Il y a des moments où une politique publique cesse d’être une succession de mesures pour devenir une véritable vision structurée. Le Forum National du Commerce, tenu le 27 avril 2026 à Marrakech sous le Haut Patronage de Mohammed VI, s’inscrit précisément dans cette logique de bascule. Derrière la mise en scène institutionnelle et la mobilisation de plus de 1 500 acteurs, c’est une relecture profonde du rôle du commerce dans l’économie nationale qui se dessine, avec en filigrane une ambition claire : faire de ce secteur un levier de transformation économique et sociale à l’horizon 2030.
Longtemps perçu comme un simple canal de distribution, parfois réduit à une économie de subsistance fragmentée, le commerce marocain est aujourd’hui repositionné comme un pilier structurant du développement territorial et de la compétitivité nationale. Cette inflexion n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans une dynamique engagée depuis 2019, portée par le Ministère de l’Industrie et du Commerce, et qui trouve aujourd’hui son point de consolidation à travers une feuille de route articulée autour de la protection sociale, de la digitalisation, de l’inclusion financière et de la modernisation des chaînes d’approvisionnement.
Les avancées enregistrées témoignent d’un changement de paradigme. Plus de 483 000 commerçants ont été intégrés dans le système de couverture médicale, traduisant une volonté de formalisation progressive d’un tissu longtemps en marge des mécanismes de l’État social. Cette évolution, loin d’être anodine, marque une rupture avec une approche tolérante de l’informel et amorce une intégration plus large dans l’économie structurée.
Mais c’est sur le terrain de la digitalisation que se joue la véritable transformation. L’initiative « MRTB », développée en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique et la Fondation OCP, ne se limite pas à une simple modernisation technologique. Elle vise à redéfinir les modes de fonctionnement du commerce, en facilitant l’accès aux outils numériques, en structurant les pratiques de gestion et en intégrant les commerçants dans de nouvelles chaînes de valeur. L’objectif affiché d’accompagner 100 000 commerçants supplémentaires d’ici 2027 traduit une volonté d’accélération, mais aussi une prise de conscience : sans transition numérique, le commerce de proximité risque d’être marginalisé dans un environnement de plus en plus concurrentiel.
Dans ce contexte, l’inclusion financière apparaît comme le nerf de la guerre. L’élargissement de l’accès aux services bancaires, le déploiement de solutions de paiement électronique et les partenariats avec des institutions comme Al Barid Bank, Barid Cash ou Chari.ma participent d’une même logique : intégrer le commerce informel dans des circuits financiers traçables, sécurisés et porteurs de croissance. L’objectif de 100 000 commerçants équipés en solutions digitales de paiement n’est pas seulement un indicateur de modernisation, il constitue un jalon stratégique dans la formalisation de l’économie.
Les 1 200 recommandations issues des ateliers du forum confirment cette volonté de refondation. Elles dessinent les contours d’un modèle commercial plus structuré, plus régulé et plus compétitif, intégrant des dimensions longtemps négligées telles que l’urbanisme commercial, la logistique de proximité, le développement du commerce rural ou encore la structuration des marques et des réseaux de franchise. Il ne s’agit plus d’ajuster un système existant, mais bien de le reconfigurer en profondeur pour répondre aux exigences d’une économie en mutation.
Avec une contribution de 169 milliards de dirhams au PIB en 2024, soit 10,6 %, et plus de 1,6 million d’emplois, le commerce s’impose désormais comme un secteur stratégique, au croisement des enjeux économiques, sociaux et territoriaux. Mais au-delà des chiffres, c’est sa dimension souveraine qui émerge progressivement. Dans un contexte marqué par la recomposition des chaînes de valeur mondiales, la capacité à maîtriser les circuits de distribution, à valoriser le « Made in Morocco » et à optimiser les flux logistiques devient un facteur déterminant de résilience économique.
Reste que la réussite de cette transformation dépendra moins des annonces que de leur mise en œuvre effective. Le défi est désormais opérationnel : traduire les recommandations en politiques publiques cohérentes, mobiliser les acteurs locaux, lever les résistances structurelles et accompagner une mutation culturelle profonde. Car au fond, ce qui se joue à travers « Commerce Maroc 2030 », ce n’est pas uniquement la modernisation d’un secteur, mais la capacité du Maroc à faire évoluer un pan entier de son économie vers plus de structuration, de transparence et de compétitivité.
Le forum de Marrakech a posé un cap. La crédibilité de cette ambition se mesurera dans sa capacité à transformer cette vision en réalité tangible.

























