Ahmed Naji
Les véhicules blindés indiens WhAP fabriqués au Maroc seront dotés de tourelles israéliennes également produites localement. Ces tourelles équiperont aussi les blindés M113 américains modernisés sur place. Le royaume muscle son industrie militaire à travers des partenariats diversifiés, afin de s’adapter à un champ de bataille en profonde mutation.
L’édition 2026 du Marrakech Air Show (du 7 au 10 octobre) a été l’occasion d’annonces qui n’ont pas manqué de susciter l’attention des observateurs du secteur de la défense. Le véhicule blindé à roues indien WhAP 8×8, fabriqué par Tata Advanced Systems Maroc dans son usine de Berrechid, sera doté d’une tourelle tirant des obus de 30 mm, produite par Moroccan Military Industry (MMI), filiale du groupe israélien Elbit Systems, dans son usine située dans la zone industrielle Midparc, près de Casablanca.
L’usine du groupe indien Tata est entrée en activité en septembre 2025 et a livré ses cinq premiers véhicules blindés aux Forces armées royales (FAR) en décembre de la même année. La commande porte au total sur 150 véhicules. Les tourelles israéliennes de 30 mm usinées localement par MMI ne pourront toutefois commencer à être installées sur les blindés à roues WhAP qu’à partir de mars 2027.
Le carnet de commandes de MMI — dont 99 % des effectifs (ingénieurs et cadres compris) sont marocains — comprend également l’installation de tourelles israéliennes téléopérées UT30 sur les blindés américains M113 en cours de modernisation.
Pour rappel, les FAR se dotent de ces blindés de transport de troupes américains depuis les années 1970. L’armée marocaine en possède plus d’un millier, dont 400 M113A1 et A2, et 420 M113A3, mieux motorisés. Des M113 modernisés des FAR, dotés de tourelles espagnoles téléopérées Guardian 1.5, ont participé à l’exercice militaire maroco-américain annuel African Lion. La modernisation de ces blindés de transport de troupes se poursuit, mais avec désormais l’équipement de tourelles israéliennes fabriquées au Maroc.
Des drones qui ont « soif » de cibles
Le chapitre des bonnes nouvelles pour le secteur de la défense marocain ne s’arrête pas là : l’Administration de la défense nationale et la start-up française Harmattan AI ont signé, le jour de l’ouverture du Marrakech Air Show 2026, un accord pour la fabrication au Maroc de drones de longue portée IRIFI.
Outre la symbolique du nom — « irifi » signifie soif en amazigh — ce drone est capable de frappes contre des cibles stratégiques jusqu’à une profondeur de 2 000 km. Doté d’une IA, l’IRIFI peut voler à très basse altitude pour éviter d’être repéré par les radars ennemis. Il ne s’appuie pas non plus, pour la navigation, sur le GPS, qui peut être brouillé par des contre-mesures électroniques.
Grâce à des capteurs embarqués connectés à une IA, l’IRIFI est capable de se situer en vol, en se référant aux données initialement programmées. Il ne nécessite par ailleurs aucune intervention humaine, les communications sans fil étant également repérables et potentiellement brouillées. Il n’en reste pas moins sous contrôle humain.
À titre indicatif, le Turc Baykar, fabricant des fameux drones Bayraktar TB2, s’est aussi engagé dans l’installation d’une usine au Maroc. Les FAR ont déjà acquis 13 Bayraktar TB2 en 2021 pour 70 millions de dollars, livrés par lots en 2021 et 2024. En 2025, le Maroc a reçu des drones Bayraktar Akinci, plus évolués. L’usine prévue au Maroc est justement destinée à accélérer la cadence des livraisons de drones sur le marché africain.
En parallèle, l’entreprise marocaine Ballistic Defense System s’est lancée dans la conception d’un drone kamikaze 100 % marocain, dont elle a déjà testé un prototype. L’autre entreprise marocaine spécialisée dans les drones, Aerodrive Engineering Services, prévoit pour sa part de produire 500 drones kamikazes dans son usine de Benslimane à partir de 2027. Ces opérateurs marocains ne visent pas uniquement le marché local, mais également le marché africain. Le Maroc devrait, d’autre part, accueillir le centre régional de formation sur les drones pour les armées africaines, comme annoncé dans le cadre des manœuvres African Lion 2026.
S’adapter à la révolution dans les affaires militaires
Si la dotation des FAR en véhicules blindés fabriqués ou modernisés localement, équipés de tourelles elles aussi fabriquées localement, exprime la volonté du royaume de disposer d’une industrie de défense souveraine — le mettant à l’abri des crises et des soudains bouleversements géopolitiques —, la production locale de drones traduit une réelle prise de conscience des profondes mutations à l’œuvre sur les champs de bataille.
La guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, en 2020, a marqué, à cet égard, un véritable tournant. Restée prisonnière d’une conception de la guerre conventionnelle reléguée aux annales de l’histoire par l’usage intensif des drones de combat, l’Arménie s’est fait littéralement écraser en 44 jours par l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie et Israël.
La terrible guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui dure depuis plus de quatre ans et dont le bilan a dépassé, selon les estimations, les 2 millions de morts (pertes militaires et civiles cumulées), n’a fait que confirmer cette tendance. Les drones de combat et autres robots aux usages multiples sur les champs de bataille constituent une véritable révolution dans les affaires militaires.
Le Maroc se donne les outils industriels pour s’adapter à cette nouvelle réalité du champ de bataille. D’autant que son voisinage est loin d’être pacifique et requiert des moyens de dissuasion de haute technologie.
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