Ahmed Naji/
Les relations entre le Maroc et la Libye connaissent un nouvel élan. À quelques jours d’intervalle, le Maroc a reçu la visite du général Khalid Haftar, chef d’état-major général des forces de l’Armée nationale libyenne, et celle de Belkacem Haftar, directeur général du Fonds de développement et de reconstruction de la Libye. Vers une reconfiguration géopolitique au Maghreb ?
Après la visite largement médiatisée du général Khalid Haftar, effectuée du 11 au 15 octobre au Maroc, ce fut au tour de Belkacem Haftar de se déplacer à Rabat. Le fils du maréchal libyen y a rencontré, le 17 octobre, le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita. Durant son séjour, le général Haftar s’était entretenu avec le général Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales.
Khalid et Belkacem sont, comme l’indique leur patronyme, les fils du maréchal Khalifa Haftar. Ce dernier est le commandant en chef l’Armée nationale libyenne, qui contrôle non seulement l’Est du pays depuis Benghazi, mais aussi une large portion du territoire, jusqu’aux frontières avec l’Algérie.
Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011, qui a débouché sur une partition géographique et institutionnelle de la Libye, l’autorité du maréchal Haftar est concurrencée par celle du gouvernement d’union nationale (GUN), qui siège à Tripoli. Ce dernier est actuellement placé sous la direction du premier ministre Abdel Hamid Dbeibah.
Une performance d’équilibriste
Le Maroc s’active depuis des années sur le plan diplomatique en vue du rapprochement entre les deux camps adverses et de la réunification de ce pays du Maghreb. C’est d’ailleurs à Skhirat, dans la banlieue de Rabat, qu’a été signé, en décembre 2015, l’accord visant à instaurer le cessez-le-feu entre les factions rivales en Libye. Selon les dispositions de l’accord conclu en août 2026 entre le gouvernement de Tripoli et celui de Benghazi, des élections présidentielles et législatives sont prévues en février 2027.
Rabat a toutefois constaté dernièrement des prises de position de plus en plus problématiques du gouvernement de Tripoli, soumis à maintes influences extérieures, concernant la marocanité du Sahara. Le gouvernement Dbeibah s’est même laissé engouffrer dans un cadre institutionnel maghrébin hypothétique, promu par l’Algérie, qui laisserait le Maroc à la marge.
L’établissement de relations institutionnelles avec le détenteur réel du pouvoir sur la majorité du territoire libyen et l’essentiel de ses ressources pétrolières, à savoir le maréchal Haftar, s’inscrit dès lors dans l’approche assumée par le Maroc. Le Royaume distingue les pays amis et partenaires des autres selon leur attitude envers la question du Sahara.
Nul besoin de rappeler que le maréchal Haftar bénéficie par ailleurs du soutien de la Russie, des Émirats arabes unis et de l’Égypte, pour qui le gouvernement Dbeibah, appuyé par la Turquie, dégage de forts relents islamistes.
Même l’Union européenne, pourtant longtemps hostile au maréchal Haftar en raison de son aversion pour la détention du pouvoir par des militaires, a fini par se rapprocher de lui. Objectif : mieux maîtriser les flux migratoires en provenance d’Afrique subsaharienne vers le vieux continent.
Que pèsent les échanges commerciaux ?
Au-delà des aspects géopolitiques, le Maroc a intérêt à mieux calibrer ses relations avec la Libye. Le volume des échanges commerciaux avec ce pays du Maghreb est estimé par le syndicat patronal CGEM à quelque 3 milliards de dirhams, dont à peine 1 milliard de produits marocains écoulés sur le marché libyen. Le déficit du Maroc ne fait que s’accroître avec la hausse des cours du pétrole. Les hydrocarbures, qui représentent 90 % des recettes publiques de la Libye et les deux tiers de son PIB, constituent en effet 85 % des importations marocaines en provenance de ce pays.
À titre indicatif, la facture énergétique du Maroc s’est chiffrée, à fin août, à 96,4 milliards de dirhams, selon les données de l’Office des changes. Soit une hausse de 32,6 % par rapport à l’année précédente. Le renchérissement des prix des hydrocarbures aggrave non seulement le déficit commercial du Maroc, mais pèse aussi négativement sur la rentabilité et la compétitivité des entreprises marocaines.
Pour sa part, le Maroc exporte vers la Libye essentiellement des biens manufacturés (textile, emballages en papier et carton) et des produits agroalimentaires. La Confédération marocaine des exportateurs (ASMEX) organise d’ailleurs une mission économique multisectorielle, du 25 au 29 octobre à Tripoli, précisément pour promouvoir les produits marocains sur le marché libyen.
Dans la perspective d’un essor escompté des échanges entre les deux pays maghrébins, il est aussi question d’un projet de liaison maritime Tanger Med-Misrata. Misrata est une ville portuaire située en Tripolitaine, donc sous l’autorité du gouvernement Dbeibah. Les conditions politiques actuelles ne se prêtent peut-être pas à la réalisation rapide d’un tel projet. Mais l’idée existe et suscite l’intérêt des milieux d’affaires des deux pays.
La carte gagnant-gagnant
La nouvelle du rapprochement entre le Maroc et la Libye du maréchal Haftar n’a évidemment pas été du goût des dirigeants algériens, pris en étau entre deux adversaires géopolitiques au potentiel certain. Le renforcement des liens entre Rabat et Benghazi leur est certainement mutuellement bénéfique.
Les opérateurs marocains, ceux du secteur des BTP en particulier, lorgnent avec beaucoup d’appétit sur les marchés de la reconstruction libyenne. Les Libyens, quant à eux, voient dans le Maroc la porte d’entrée vers les pays d’Afrique subsaharienne, dont ils sont presque coupés depuis la chute de Kadhafi.
De Rabat à Benghazi et Tripoli, en passant par Tanger et Misrata, les chemins de la coopération et des relations gagnant-gagnant entre le Maroc et la Libye sont tracés, malgré les difficultés géopolitiques conjoncturelles.
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