Najiba jalal
Il est toujours tentant de juger un pays à partir de ce qu’il n’est pas encore, plutôt que de comprendre ce qu’il est en train de devenir. Cette tentation traverse aujourd’hui une partie du discours porté sur le Maroc, où l’exigence légitime de critique glisse parfois vers une forme d’absolu, détaché des réalités historiques et des contraintes propres aux trajectoires nationales.
Le Maroc est sommé d’être conforme à un modèle achevé, comme si les démocraties s’étaient construites d’un seul geste, dans la pureté d’un idéal immédiatement réalisé. L’histoire, pourtant, enseigne l’inverse. La Révolution française n’a pas fondé d’emblée un ordre stable, mais inauguré une longue séquence d’instabilité et de recomposition. Les États-Unis ont traversé la Guerre de Sécession pour résoudre une fracture essentielle. Le Royaume-Uni n’a progressivement élargi sa représentation politique qu’au terme d’évolutions lentes amorcées dès la Glorious Revolution. Quant à l’Europe de l’Est, elle n’a véritablement engagé sa transition qu’après la Chute du mur de Berlin. Ces rappels ne justifient rien ; ils invitent à la mesure. La démocratie n’est pas un état, mais un chemin.
C’est précisément ce chemin que le Maroc a choisi d’emprunter selon une logique propre : celle de la transformation graduelle. Ni rupture brutale, ni immobilisme, mais une succession d’ajustements, dictés autant par les contraintes internes que par les équilibres extérieurs. Cette voie n’a rien de spectaculaire ; elle est, en revanche, exigeante. Elle suppose de tenir ensemble des impératifs souvent contradictoires : réformer sans déstabiliser, ouvrir sans fragiliser, avancer sans rompre.
Les résultats en sont, comme toujours, contrastés. Il y a des lenteurs, des résistances, des imperfections. Mais il y a aussi des évolutions réelles, que les indicateurs économiques, institutionnels et infrastructurels rendent difficilement contestables. Refuser de voir l’un au nom de l’autre, c’est déjà s’écarter de l’analyse.
Le point décisif se situe ailleurs. Il tient moins à la nature du système qu’à la qualité de ceux qui sont censés en porter le mouvement. Car aucune trajectoire ne se suffit à elle-même. Elle appelle des médiations, des relais, des intelligences capables de la traduire en action et en compréhension.
Or c’est précisément là que le déséquilibre apparaît. Une élite politique souvent réduite à la gestion, plus qu’à la projection. Un corps journalistique fragilisé, traversé par des conflits d’intérêts, parfois hésitant sur sa propre fonction. Un espace intellectuel et scientifique encore trop discret pour structurer le débat et éclairer les mutations en cours. De ce déficit naît un vide. Et de ce vide naît le bruit.
Dans cet espace saturé de simplifications, certaines voix prospèrent en substituant à la complexité du réel une lecture univoque, presque mécanique, où tout concourt à dessiner un tableau noir. Ce type de critique séduit par sa clarté apparente ; il convainc moins par sa rigueur. Car en réduisant, il finit par déformer.
Plus encore, en occupant la surface, ce discours tend à masquer d’autres forces, plus silencieuses mais souvent plus décisives : les intérêts installés, les logiques de rente, les inerties administratives. Celles-là ne s’expriment pas en slogans. Elles agissent dans la durée, à bas bruit, avec une efficacité redoutable.
Le débat public gagnerait sans doute à retrouver une exigence simple, mais essentielle : comprendre avant de juger. Cela implique d’accepter que le Maroc se situe dans un processus inachevé, où coexistent avancées et limites, et que l’avenir de cette trajectoire dépend moins des proclamations que de la capacité des élites à en assumer la responsabilité.
Le Maroc n’est ni l’exception idéale que certains imaginent, ni l’échec systémique que d’autres décrivent. Il est un devenir. Et la question qui se pose aujourd’hui n’est pas tant celle de la rupture que celle de l’élévation : élévation du niveau politique, du niveau journalistique, du niveau intellectuel.
Car au fond, ce qui manque le plus à ce débat, ce n’est pas la critique. C’est la hauteur.























