Najiba Jalal
Certains événements donnent l’illusion de surgir. En réalité, ils s’inscrivent dans une continuité plus discrète, faite de déplacements progressifs des perceptions. La guerre en Ukraine relève de cette logique. Elle ne se réduit pas à une décision politique ou à une séquence militaire ; elle apparaît aussi comme l’aboutissement d’un processus de transformation du regard porté sur la situation. Autrement dit, elle n’a pas seulement été déclenchée, elle a été rendue pensable.
Le rapport de l’Atlantic Council, “Narrative Warfare: How the Kremlin Justified a War”, invite précisément à déplacer le regard. Il ne s’agit plus de s’interroger sur les causes immédiates du conflit, mais sur les conditions intellectuelles et symboliques qui en ont permis l’acceptation. Cette distinction est essentielle. Car ce qui rend une guerre possible n’est pas uniquement un rapport de forces ; c’est aussi un cadre d’interprétation.
Trois récits, identifiés dans ce rapport, apparaissent comme les éléments structurants de ce cadre.
Le premier consiste à redéfinir l’objet même du conflit. L’Ukraine, progressivement, cesse d’être perçue comme un État souverain pour devenir un espace instable, traversé d’influences extérieures et susceptible de constituer une menace. Ce déplacement n’est pas spectaculaire. Il procède par inflexions successives, par une accumulation de discours qui, sans jamais imposer une conclusion explicite, orientent la perception.
Le second récit concerne l’acteur principal. La Russie n’y apparaît pas comme initiatrice, mais comme réactive. L’action militaire est présentée comme une réponse, non comme un choix. Ce renversement est décisif : il permet de dissocier l’acte de son intention, et de substituer à une logique de responsabilité une logique de nécessité.
Le troisième récit élargit le champ d’analyse. Il introduit l’Occident comme facteur déterminant, voire comme élément déclencheur indirect. Dans cette perspective, l’Ukraine cesse d’être un sujet autonome pour devenir un terrain d’affrontement. Ce récit ne se limite pas à un espace donné ; il s’adapte à des contextes variés, trouvant des résonances différentes selon les publics.
Ces trois récits ne sont pas indépendants. Ils se renforcent mutuellement et produisent une cohérence d’ensemble. Leur efficacité ne tient pas à leur véracité , question toujours discutée, mais à leur capacité à s’imposer comme cadre d’analyse. Ils ne démontrent pas ; ils orientent.
C’est en cela que le rapport de l’Atlantic Council apporte un éclairage utile. Il montre que la guerre contemporaine ne se réduit pas à un affrontement matériel. Elle comporte une dimension cognitive, dans laquelle la formation des jugements joue un rôle déterminant. Avant d’agir, il faut rendre l’action intelligible — et, dans une certaine mesure, acceptable.
De ce point de vue, le récit n’est pas un simple accompagnement de l’événement. Il en constitue une condition.
Cette observation ne vaut pas uniquement pour le cas étudié. Elle invite à une réflexion plus générale sur la manière dont les sociétés perçoivent les événements qui les concernent ou les entourent. Dans un environnement médiatique caractérisé par la multiplication des discours, la concurrence des interprétations et la rapidité de circulation de l’information, les récits occupent une place croissante.
Le cas marocain n’échappe pas à cette dynamique. L’espace médiatique y est traversé par une pluralité de discours, souvent contradictoires, parfois peu fondés, mais néanmoins persistants. Certains s’installent sans avoir fait l’objet d’une véritable évaluation critique, non en raison de leur solidité, mais du fait de leur répétition.
Il ne s’agit pas ici de porter un jugement de valeur, mais de constater une situation. Celle d’un champ où la production de sens précède souvent son analyse. Où les récits circulent plus vite qu’ils ne sont interrogés.
Dans d’autres contextes, cette question a donné lieu à des travaux structurés. Des institutions, des centres de recherche, des think tanks ont développé des outils d’analyse visant à comprendre les mécanismes de formation et de diffusion des récits. Ces travaux ne prétendent pas établir une vérité définitive. Ils visent à éclairer les conditions dans lesquelles certaines interprétations s’imposent.
Au Maroc, une telle démarche demeure encore limitée. Ce constat ne renvoie pas nécessairement à un déficit, mais à un chantier. Celui d’une réflexion plus systématique sur les conditions de production des récits dans l’espace public.
Car au fond, la question n’est pas de savoir quel récit est vrai ou faux. Elle est de comprendre pourquoi certains récits s’imposent, et d’autres non.
Et dans cette interrogation, une idée simple mérite d’être retenue : ce que nous tenons pour évident est souvent ce qui a cessé d’être interrogé.
























