À la veille de GITEX Africa 2026, le Maroc affine une trajectoire désormais assumée : faire du numérique non plus un simple levier de modernisation, mais un instrument structurant de souveraineté, d’industrialisation et de projection continentale. Derrière l’initiative “Morocco 300”, souvent présentée comme un programme d’accompagnement de startups, se dessine en réalité une architecture stratégique beaucoup plus profonde, où l’État agit en véritable stratège, orchestrant financement, capital humain et connexions internationales dans une logique de montée en puissance systémique.
L’impulsion donnée par Mohammed VI, qui dès 2018 appelait à placer la jeunesse et le digital au cœur des politiques publiques africaines, trouve aujourd’hui une traduction opérationnelle. Le numérique n’est plus appréhendé comme un secteur parmi d’autres, mais comme une infrastructure de transformation globale, au croisement de l’économie, de la compétitivité et de l’influence. Avec la stratégie Maroc Digital 2030, le Royaume opère un basculement conceptuel : il ne s’agit plus seulement de soutenir la croissance du secteur, mais d’en organiser l’industrialisation. L’ambition est claire, presque programmatique : faire émerger 3 000 startups, générer des licornes marocaines et former 100 000 talents numériques par an, afin d’atteindre une masse critique capable de repositionner le pays dans les chaînes de valeur technologiques.
Ce repositionnement s’appuie sur une montée en régime des instruments financiers. L’État ne se limite plus à un rôle d’incitation, il structure désormais les conditions de développement de l’écosystème. Une enveloppe de plus de 700 millions de dirhams est mobilisée pour accompagner les startups dès leurs phases initiales à travers des dispositifs de venture building, tandis qu’un effort de plus de 2 milliards de dirhams vise à soutenir leur passage à l’échelle via le capital-risque. Cette double approche révèle une lecture fine des fragilités des écosystèmes émergents, souvent performants dans la création mais vulnérables dans le scaling, et traduit une volonté de corriger cette asymétrie structurelle.
Parallèlement, le Maroc investit dans les technologies critiques, celles qui conditionnent les rapports de force de demain. Le déploiement du Jazari Institute et du centre Jazari Root, dédiés à l’intelligence artificielle, à la recherche appliquée et à la formation avancée, s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit plus simplement d’adopter des technologies, mais de participer à leur production, à leur maîtrise et à leur diffusion. Ce choix stratégique confirme une évolution majeure : le numérique est désormais envisagé comme un champ de souveraineté, au même titre que l’énergie ou la sécurité.
Dans ce dispositif, l’initiative “Morocco 300” prend une dimension particulière. Avec plus de 930 candidatures pour 300 startups sélectionnées, elle illustre la densité croissante de l’écosystème national, mais surtout la volonté de structurer son internationalisation. Au-delà de la présence à GITEX Africa, le programme repose sur une logique d’accélération intégrée : bootcamps, mentoring, rencontres B2B, accès aux investisseurs et participation à des compétitions internationales. L’objectif n’est pas de montrer, mais de projeter.
L’annonce d’un partenariat avec Keiretsu Forum marque à cet égard un tournant. En connectant directement des startups marocaines à un réseau mondial d’investisseurs, le Royaume cherche à réduire un verrou structurel : l’accès aux marchés et aux capitaux internationaux. La sélection de 100 startups à fort potentiel, dont certaines bénéficieront d’une immersion dans la Silicon Valley, traduit une approche offensive, presque diplomatique, de l’innovation, où l’internationalisation devient un levier stratégique et non une étape secondaire.
Ce mouvement s’inscrit enfin dans une ambition géoéconomique plus large. Avec le lancement du Digital for Sustainable Development Hub en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour le Développement, le Maroc entend se positionner comme une plateforme régionale d’interconnexion entre les écosystèmes africains et arabes. Il ne s’agit plus seulement de développer un marché national, mais de capter des flux, de structurer des échanges et de s’imposer comme un hub digital à l’échelle régionale.
Dans cette recomposition, les startups marocaines ne sont plus périphériques : elles deviennent le cœur battant d’un modèle de croissance en mutation. Le message qui leur est adressé est limpide : elles sont appelées à changer d’échelle, à porter l’innovation marocaine au-delà des frontières et à incarner une nouvelle génération de champions technologiques. À travers cette stratégie, le Maroc ne cherche plus à rattraper la transformation numérique mondiale ; il ambitionne désormais d’en devenir un acteur structurant, à la croisée des dynamiques africaines, européennes et moyen-orientales.
Ci-dessous le texte intégral du discours prononcé à Marrakech, soulignant les ambitions de la stratégie « Maroc Digital 2030 » et le lancement du partenariat avec Keiretsu Forum.







