Ahmed Tarik
Dans le panorama des arts plastiques marocains et arabes contemporains, Mohamed Mazouz, né en 1974 à Rabat, occupe une place singulière et affirmée, forgée au fil d’une longue trajectoire de méditation créatrice et de recherche esthétique obstinée. Son couronnement par le Prix Mohammed VI de l’Excellence en art de la calligraphie, dans le cadre de la neuvième édition organisée par le Ministère des Habous et des Affaires islamiques, n’est pas tant la consécration d’un accomplissement ponctuel que le point de rayonnement d’un projet artistique profondément ancré et mûrement construit.
Depuis sa première exposition en 1995 à la salle Ahmed Cherkaoui de Rabat, Mazouz œuvre dans cet espace de tension féconde entre l’héritage calligraphique arabe et les exigences de la création plastique contemporaine. Il ne se pose ni en gardien fidèle de la tradition, ni en rupture avec elle , il choisit la voie la plus exigeante : habiter la lettre arabe, l’interroger de l’intérieur, la restituer comme une question ouverte sur le temps présent. Ce projet esthétique ambitieux, il l’a poursuivi avec constance, faisant de la Galerie de la Kasbah à Essaouira, depuis 2011, un espace d’ancrage et de rayonnement durable pour son œuvre.
Ce qui distingue Mazouz de nombreux praticiens de la calligraphie classique, c’est son rapport à la lettre : non comme unité scripturale ou signe linguistique, mais comme être visuel autonome, doté d’une densité propre et d’un rythme intérieur. Dans ses toiles, la lettre est extraite de son contexte lexical et recomposée selon une logique plastique qui emprunte à la géométrie sa rigueur, à la poésie sa liberté, et au soufisme sa profondeur spirituelle. La lettre n’est plus ici un signifiant renvoyant à un signifié, elle est présence en elle-même, forme qui habite le vide, le dialogue et l’appelle.
Les matériaux convoqués par l’artiste révèlent une vision esthétique cohérente : sable, farine de marbre, collages, gravures et reliefs sur toile. Autant d’éléments qui tissent une relation organique entre la lettre et la matière, entre l’abstrait et le tangible, entre le sens spirituel et le corps physique. La lettre n’est pas seulement peinte, elle est incarnée, sculptée, enfouie et révélée, comme si l’artiste la redécouvrait dans les strates de la matière plutôt qu’à la surface du support.
L’artiste lui-même confie : « Mon parcours pictural est une quête inlassable derrière une lumière qui trace à la fois le trait et la forme , une recherche qui frôle les trente ans depuis ma première exposition en 1995. La toile devient un support à travers lequel je touche l’âme de la lettre et prête l’oreille au parfum de ces cantilènes que l’on voit avec les yeux, qui se fondent dans la clarté de la couleur ou sous une transparence voilée, pareille à une mariée timide. Loin souvent de la lisibilité du texte, la lettre existe pour elle-même, essence et sens, cherchant à dépasser le sens pour atteindre ce qui est au-delà. Nous entrons alors dans la présence d’une expérience visuelle et esthétique qui plonge dans la profondeur locale du trait arabe, pour accéder à une formulation d’envergure universelle, capable de résonner avec tout regardeur ».
La lettre comme matière de contemplation
La problématique esthétique de Mazouz s’articule autour de trois niveaux entrelacés.
Le premier est celui de la lettre et du silence : le blanc dans la toile n’est pas absence d’écriture, mais silence actif qui donne à la lettre son souffle et son sens, dans une convocation manifeste des philosophies soufies qui voient dans la retraite intérieure le point de départ de toute illumination.
Le second est celui de la lettre et de l’identité : mobiliser la lettre arabe dans un contexte contemporain constitue un acte civilisationnel à part entière, une affirmation d’appartenance et une réponse à la domination des visuels occidentaux, non par repli, mais par une présence assurée sur la scène de l’art mondial.
Le troisième est celui de la lettre et de l’interprétation : les œuvres de Mazouz s’ouvrent à une pluralité de lectures qui font de chaque regardeur un co-producteur du sens, non un simple récepteur passif.
Le Prix Mohammed VI de la Calligraphie puise sa légitimité dans la conviction que les arts patrimoniaux sont un pilier identitaire, et que la calligraphie arabe et l’ornementation islamique constituent la colonne vertébrale de la mémoire esthétique arabo-musulmane. Dans ce cadre, le couronnement de Mazouz par la Commission nationale du Prix vient attester la maturité du courant calligraphique marocain et adresser un signal clair aux jeunes générations d’artistes, vers un projet esthétique fédérateur qui préserve l’héritage tout en dialoguant avec le présent.
L’œuvre de Mohamed Mazouz demeure l’exemple de ce que la calligraphie peut atteindre lorsqu’elle transcende la performance technique pour rejoindre la question philosophique, et lorsque la lettre cesse d’être un outil rhétorique pour devenir une matière de contemplation du beau, de l’identité, du langage et de l’existence.

























