NAJIBA JALAL /
Un nouveau leak publié par la page Atlas Hacks pourrait bien faire sortir cette affaire du seul champ médiatique pour la porter sur le terrain judiciaire et sécuritaire. Les enregistrements attribués à Mehdi Hijaouy, ancien fonctionnaire de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), et au cyberactiviste Hicham Jerando ne se limitent plus à alimenter la controverse autour des campagnes numériques visant le Maroc. Ils soulèvent désormais une question autrement plus sensible : celle de l’utilisation présumée du territoire canadien comme base d’opérations pour des activités de cyberdéstabilisation dirigées contre les institutions d’un État étranger.
Ces conversations offrent un éclairage inédit sur les mécanismes de conception, de financement et de diffusion des campagnes numériques qui ciblent depuis plusieurs mois les principales institutions sécuritaires marocaines.
Au fil des échanges, un constat s’impose : derrière la surexposition médiatique de Hicham Jerando apparaît une figure beaucoup plus structurante. Mehdi Hijaouy n’y est pas présenté comme une simple source d’information, mais comme le véritable architecte de l’opération. Choix des cibles, élaboration des narratifs, transmission d’informations, définition du calendrier des publications : les conversations décrivent une organisation où Jerando apparaît davantage comme le diffuseur que comme le concepteur des contenus.
La Direction générale des études et de la documentation constitue manifestement l’une des principales cibles de cette stratégie. Les enregistrements montrent Hijaouy développant un discours centré sur de supposées irrégularités financières au sein du service, tout en mettant directement en cause son directeur général, Yassine Mansouri, ainsi que plusieurs de ses proches collaborateurs.
Mais l’intérêt majeur de ce deuxième leak réside moins dans les accusations elles-mêmes que dans les méthodes qui y sont décrites. Les conversations laissent apparaître une stratégie consistant à déplacer systématiquement le débat du terrain institutionnel vers la sphère privée. Relations personnelles, photographies, informations familiales, éléments relevant de l’intimité : autant de matériaux qui seraient mobilisés pour alimenter une succession de vidéos destinées à fragiliser durablement la réputation des personnes visées.
L’un des passages les plus révélateurs montre Hijaouy affirmant disposer d’un volume d’informations suffisant pour produire plusieurs milliers de vidéos. Cette déclaration illustre une logique de pression continue, fondée sur l’usure médiatique et l’alimentation permanente des réseaux sociaux, bien davantage que sur la publication ponctuelle de révélations.
Les conversations attribuent également à Hijaouy l’origine de plusieurs documents présentés comme des révélations sur les rémunérations de hauts responsables. Selon les enregistrements, ces documents s’inscriraient dans une stratégie plus globale mêlant divulgation de données personnelles, exploitation de relations privées et campagnes de discrédit.
Autre enseignement majeur : les échanges suggèrent que cette activité ne reposait pas uniquement sur une collaboration informelle entre deux individus. Ils évoquent l’existence d’un dispositif structuré intégrant des ressources humaines et techniques chargées de la production audiovisuelle. Le financement de certains collaborateurs est notamment abordé, parmi lesquels un infographiste déjà condamné par la justice marocaine pour sa collaboration avec Jerando, ainsi que les liens entretenus avec le neveu de ce dernier, lui aussi condamné.
À mesure que les révélations se succèdent, l’image d’un cyberactiviste agissant seul laisse progressivement place à celle d’une organisation plus élaborée, articulée autour d’une stratégie de communication, d’une production technique et d’une répartition des rôles.
Au-delà du cas marocain, ce nouveau leak ouvre désormais une autre séquence, celle de la responsabilité des autorités canadiennes. Si les éléments contenus dans ces enregistrements devaient être corroborés par les investigations judiciaires, Ottawa pourrait difficilement ignorer les interrogations suscitées par l’utilisation présumée de son territoire comme sanctuaire pour des activités susceptibles de relever de la cybercriminalité transnationale, de la diffusion de données privées, du cyberharcèlement ou de campagnes coordonnées de déstabilisation.
C’est désormais toute la question. Les autorités canadiennes considéreront-elles ces faits comme relevant de la seule liberté d’expression, ou estimeront-elles que l’accumulation d’éléments justifie l’ouverture d’investigations approfondies ? Au-delà des protagonistes de cette affaire, c’est aussi la crédibilité de la lutte contre les cybercriminels opérant depuis le territoire canadien qui pourrait être mise à l’épreuve.
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