« L’Afrique est mal partie », ou plus exactement « L’Afrique noire est mal partie », est le titre d’un pamphlet de René Dumont, publié en 1962. Il y dénonce les erreurs de développement adoptées par l’Afrique indépendante et critique les choix opérés par les dirigeants, qui ont négligé l’agriculture, se sont inscrits dans la dépendance extérieure — notamment par l’exportation des matières premières — et ont adopté des politiques en déphasage avec les réalités locales. Plus tard, dans son livre Le Développement inégal, Samir Amin expliquera que le sous-développement des pays du Sud ne s’explique pas seulement par des retards internes, mais aussi par le fonctionnement de l’économie capitaliste mondiale. Le sous-développement c’est donc à la fois l’absence d’ambitions et de visions et la volonté de l’occident de maintenir le Sud Global dans une situation de dépendance.
En choisissant de faire du football un des vecteurs de croissance, le Maroc a cherché à tirer profit des enseignements précieux de ces économistes de gauche pour s’insérer dans la chaîne de valeur internationale. Ce n’est pas du goût de tout le monde : ni de ceux qui n’acceptent aucune forme de concurrence, ni de ceux qui se sont installés dans le confort du sous-développement et voient d’un mauvais œil qu’un des leurs cherche à émerger.
Revenons aux faits et au véritable objet de ce texte. La CAN 2025 a permis à l’Afrique de montrer toute une panoplie de progrès accomplis dans l’organisation, l’accueil des délégations, la mobilisation du public, les infrastructures et l’attractivité de la compétition. Elle a marqué un tournant dans les ambitions du football africain, grâce au Maroc, certes, mais aussi à une énergie portée par un ensemble de fédérations parties prenantes de cette dynamique.
Le Maroc a placé la barre très haut au cours de l’édition 2025. Il a surfé sur son parcours à la Coupe du monde au Qatar pour tirer le produit sportif continental vers le haut. Toutes les équipes ayant participé à la CAN et, plus tard, à la Coupe du monde 2026 ont présenté une qualité de jeu inédite. Tout au long de la compétition, l’émulation a remplacé la rivalité stérile des éditions précédentes, avec un résultat immédiat : l’amélioration de la valeur commerciale des compétitions africaines.
En effet, jusqu’à la finale, la CAN 2025, ce sont des matchs spectaculaires, des équipes brillantes et des vedettes confirmées sur le plan sportif. C’est aussi une valeur commerciale en hausse, des contrats de sponsoring records signés avec 23 structures, contre 9 en 2021, une hausse de plus de 90% des revenus commerciaux et une progression de 61% de l’audience sur plusieurs marchés internationaux. C’est également davantage de partenaires de diffusion et une forte croissance du nombre de vues numériques.
Le Maroc a mobilisé des infrastructures et des services à grande échelle : neuf stades pour vingt-quatre équipes, contre seize stades pour quarante-huit équipes lors de la Coupe du monde nord-américaine. Six villes hôtes, un dispositif ferroviaire exceptionnel et une année touristique record attestent de l’ampleur de l’organisation.
Il a fallu un geste déplacé, antisportif et contraire au fair-play pour que tout s’effondre. Quel gâchis ! Au lieu de marquer un tournant dans l’histoire du football mondial, un homme et ses complices ont brutalement ramené l’Afrique à ses démons et son football devant les tribunaux. Quelle honte ! Peu importe le vainqueur : le Maroc et le Sénégal sont les deux meilleures équipes africaines au classement de la FIFA depuis 2016. Elles l’ont prouvé sur le terrain et, confrontées aux meilleures équipes du monde, leurs sélections ont particulièrement brillé.
Sans l’épisode de l’abandon du terrain, le Sénégal aurait fait un beau vainqueur. Sans le poids psychologique de cet abandon, le Maroc aurait gagné. D’ailleurs, à dix contre onze, alors qu’un joueur marocain blessé n’a pas pu être remplacé pendant les prolongations, les Marocains auraient pu revenir au score si le gardien sénégalais n’avait pas effectué un sauvetage miraculeux.
Aujourd’hui, quelle que soit la décision du TAS, c’est une défaite pour l’Afrique et une victoire pour tous ceux qui s’inquiètent de l’arrivée d’un continent qui risque, à l’avenir, de tout balayer sur son passage. Imaginez un instant que tous les talents africains choisissent de porter les couleurs des pays d’origine de leurs ancêtres : que deviendraient alors les équipes de France, d’Angleterre, d’Allemagne, de Hollande et, dans une moindre mesure, d’Espagne ? Que deviendraient les équipes africaines si, au sein de chaque fédération, des académies de formation étaient ouvertes selon les normes les plus élevées, et si des investissements conséquents étaient affectés à la jeunesse sportive dans chaque pays africain ?
Le TAS rendra sa décision. Elle devra être respectée, quelle qu’en soit l’issue. Il faudra rapidement tourner la page pour revenir à l’essentiel. L’Afrique doit réapprendre à célébrer ses réussites.
La CAN organisée au Maroc ne saurait être réduite à sa finale. Son bilan doit être évalué à partir de son organisation, de ses audiences, de ses recettes, de son impact touristique, de la qualité de ses infrastructures et de l’expérience vécue par les supporters. Ce bilan mérite d’être documenté, comparé à celui des éditions précédentes et transmis aux organisateurs de demain.
Il ne faut surtout pas laisser la décision du TAS replonger le football africain dans ses travers. Pour préserver la dynamique enclenchée par l’organisation marocaine, le football africain doit tirer les enseignements de cet épisode. Il ne s’agit pas d’effacer les tensions inhérentes aux grands enjeux sportifs, mais d’imposer une discipline à la hauteur des ambitions affichées.
Le Maroc a démontré que l’Afrique est pleinement capable d’organiser des événements répondant aux normes mondiales les plus exigeantes. Si l’on parvient à s’inscrire dans une logique d’émulation africaine, d’autres pays feront rapidement mieux. Si l’on s’enferme dans des rivalités stériles, cela voudra simplement dire que ceux qui veulent maintenir le football africain au rang de producteur de talents auront gagné.
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