Quatre électeurs sur cinq ne sont pas allés voter lors du scrutin législatif du 2 juin en Algérie. En 2021, ce taux était déjà très faible (23 %). À l’époque, le président Abdelmadjid Tebboune avait déclaré que le taux de participation n’était « pas important » !
Quand la crise de représentativité que reflète un faible taux de participation aux élections législatives importe peu aux dirigeants en place, les élections ne sont plus que du spectacle.
Les médias algériens ont vite désigné un bouc émissaire pour tenter d’expliquer le désenchantement des quatre cinquièmes des 25 millions d’électeurs envers leur organe législatif : les partis politiques.
N’allez surtout pas penser que le régime algérien soit responsable de quoi que ce soit dans ce désaveu populaire du système politique, disent-ils à leur opinion publique.
Comme si le Hirak, le mouvement de contestation qui a émergé en 2019 et a été brutalement réprimé, n’était pas l’expression d’un rejet populaire ferme et massif d’une junte au pouvoir depuis l’indépendance, qui tire les ficelles d’un régime ne tenant que grâce à la rente gazière.
Qui gouverne l’Algérie ?
Le défunt Abdelaziz Bouteflika était, lors de son quatrième mandat, le parfait reflet du système politique algérien.
Dans un piètre état de santé depuis qu’il a été victime d’un accident vasculaire cérébral en 2013 et se déplaçant en chaise roulante, il a quand même été réélu à la présidence en 2014, alors que tout le monde voyait bien qu’il était physiquement inapte à exercer le pouvoir.
Qui gouvernait l’Algérie jusqu’au départ forcé de Bouteflika de la présidence en 2019, sous la pression du Hirak ?
Il existe soixante partis politiques en Algérie, mais seuls douze étaient représentés à l’Assemblée populaire nationale élue en 2021. Après le parti historique FLN, qui reste en tête selon les résultats provisoires du scrutin législatif du 2 juin, le deuxième groupe numériquement le plus important au Parlement était celui… des indépendants !
L’hebdomadaire français Le Journal du dimanche (LeJDD), dans un article publié le 5 juillet, avance une interprétation différente du boycott des urnes par la majorité des électeurs algériens.
Un régime qui refuse tout renouvellement
L’Autorité indépendante des élections (Anie) a invalidé des milliers de candidatures aux élections, écartant de manière préventive les véritables opposants au pouvoir et autres éventuels trouble-fêtes de la possibilité de faire entendre leurs voix à l’Assemblée populaire. Surtout qu’il est de plus en plus question d’une révision de la Constitution qui permettrait à Tebboune de briguer un troisième mandat.
Vous avez aimé la saga Bouteflika I, II, III et IV ? Vous allez adorer Tebboune III, encore plus étincelant que les épisodes I et II.
Le régime algérien se montre particulièrement réticent à tout renouvellement de la classe politique, avançant ses seuls pions à travers les élections tout en s’étonnant que le peuple s’en détourne.
Dans une description qui se veut réaliste de la situation politique en Algérie faite au « LeJDD », un ancien député du parti d’opposition le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Mohcine Belabbas, développe : l’abstention d’une large frange de l’électorat est « le résultat d’un long processus de dégradation de la vie politique, marqué par l’absence d’alternance, le discrédit des institutions représentatives, la fermeture progressive du champ politique, l’affaiblissement des espaces de médiation entre l’État et la société et la restriction continue des libertés publiques ».
Un pays jeune mais sans perspective
Pour le citoyen algérien ordinaire, le renchérissement du coût de la vie, aggravé par la dévaluation du dinar, est autrement plus important que la couleur politique des 407 députés appelés à siéger à l’Assemblée populaire.
60 % des 48 millions d’Algériens appartiennent à la tranche d’âge des 15 à 59 ans, dans le pays du Maghreb où le taux de fécondité est le plus élevé : 2,6 enfants par femme (2 enfants par femme au Maroc, 1,6 en Tunisie).
Une croissance démographique forte peut constituer un véritable levier de démocratisation d’un pays, comme elle peut au contraire constituer une entrave à celle-ci, quand les activités économiques et les services publics peinent à absorber le flux des nouveaux arrivants. Le taux de chômage est de 9,7 % en Algérie, et touche à hauteur de 29,8 % les jeunes de 15 à 24 ans.
Grâce à un tour de passe-passe statistique, les autorités algériennes peuvent prétendre à un PIB actuel de 265 milliards de dollars, en progression estimée à 3 % en 2026, et le président Tebboune de promettre d’atteindre les 400 milliards en 2027.
Dans la réalité, le secteur des hydrocarbures continue de représenter pas moins de 80 % des exportations algériennes et la moitié des recettes du budget de l’État.
La « Harga » ou le vote avec les pieds
Parallèlement, le budget militaire algérien a doublé depuis 2022, passant de 11 milliards à 26 milliards actuellement. C’est un effort qui absorbe 8,67 % du PIB algérien, ce qui en fait le champion des dépenses militaires en Afrique.
Pendant que le pouvoir alourdit l’effort militaire, les Algériens, eux, choisissent une autre voie : l’exil.
Le malaise social et politique qui taraude l’Algérie est perceptible dans les chiffres de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes. Les ressortissants algériens comptent parmi les nationalités les plus représentées des migrants clandestins qui débarquent sur les côtes espagnoles. Plus encore, le littoral algérien est devenu une zone de départ privilégiée pour les trafiquants d’êtres humains, en raison de failles de sécurité.
Ce sont autant d’Algériens qui votent avec leurs pieds. Cette fuite se vérifie jusque dans les urnes : au sein de la diaspora, la participation au scrutin législatif n’a atteint que 10,67 %.
La démocratie représentative telle qu’elle est appliquée en Algérie, les Algériens sont de plus en plus rares à y croire, à l’intérieur du pays comme à l’étranger.
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