Par Ahmed Naji
Un polisarien, Taleb Ali Salem, appelle l’Espagne à la destruction politique et économique du Maroc sur la chaîne de télévision espagnole « Cuarto ». Un curé espagnol, Javier Aizpún, va encore plus loin sur le réseau X. Il rêve carrément de « reconquête du Maroc et de sa conversion au christianisme » !
Que des opinions outrancières teintées d’émotions extrêmes soient exprimées par de simples citoyens espagnols sur les réseaux sociaux, à la suite de la crise migratoire du mois dernier à Ceuta, est à la limite compréhensible. L’extrême droite espagnole a soufflé sur les braises du mieux qu’elle pouvait. Mais il s’agit, dans les deux cas précités, d’appels à porter nuisance à un pays voisin de l’Espagne, le Maroc, alors que les relations entre les deux pays, au-delà de tensions passagères, sont très bonnes.
Sans trop s’attarder sur le cas de Taleb Ali Salem, polisarien d’origine mauritanienne dont le père a été emprisonné dans le tristement célèbre centre de détention d’Errachid, dans les camps de Tindouf, c’est l’éthique professionnelle du média espagnol Cuarto, qui lui offre une tribune pour exulter sa haine du Maroc, qui pose problème. Le journaliste espagnol qui menait l’entretien n’a pas du tout réagi quand le polisarien a parlé de « destruction » du pays voisin. Une méprisable façon de « taper » sur le Maroc sans avoir l’air d’y toucher.
Imaginons la situation inverse : un séparatiste catalan qui appelle à la destruction politique et économique de l’Espagne sur une chaîne de télévision marocaine, sans se faire brider par le journaliste qui l’interviewe. Le tollé qui aurait secoué l’Espagne, et même d’autres pays de l’Union européenne, aurait eu l’ampleur d’un séisme.
Pour une raison obscure, certains Espagnols semblent convaincus que l’affaire du Sahara, dont la marocanité a été officiellement reconnue par l’Espagne il y a déjà quatre ans, peut encore servir de levier de pression contre le Maroc.
Peu leur importe que des pêcheurs de l’archipel des Canaries comptent également parmi les victimes du polisario, lors d’attaques menées en mer contre des chalutiers espagnols dans les années 1970.
Défendre à tout prix la présence espagnole dans ces confettis d’un colonialisme éculé que sont les présides de Ceuta et Melilla permet de maintenir une illusion d’empire et une impression de puissance que le changement d’époque a enterrées depuis des décennies.
Nostalgie de croisades
La surprise vient plutôt de cet homme d’église, Javier Aizpún, qui serait curé à Huerta et chanoine de la cathédrale de Pampelune. Dans la pure tradition du personnage de fiction Don Quichotte de la Mancha, le père Javier a troqué sa soutane contre une armure et une lance et se sent prêt à monter à l’assaut de moulins à vent. Sûrement au cri de « Deus vult » (Dieu le veut, en latin), comme le hurlaient les croisés en passant au fil de l’épée la totalité des habitants d’Al Qods (Jérusalem pour les chrétiens) en l’an 1099.
Il y a un penchant naturel pour le massacre et le sang chez certains serviteurs de l’église de Saint Pierre, que l’évangile de Jésus de Nazareth n’est pas parvenu à arracher de leurs âmes dévoyées.
Le père Javier rêve peut-être de « martyre » en pensant aux soldats espagnols taillés en pièces à Anoual par les guerriers d’Abdelkrim, il y a plus d’un siècle. Ne dit-on pas que « les voies du Seigneur sont impénétrables » ?
Plus hilarante est la tentative de ce pauvre curé de semer la division entre Marocains, Arabes et Amazighs, appelant à chasser les premiers du Maroc, après sa « reconquête », et à christianiser les seconds. Le père Javier devait certainement manquer ses cours d’histoire. Sinon, il aurait appris que les défenseurs de la médiévale Andalousie musulmane et vainqueurs des batailles de Sagrajas (Zallaqa) en 1086 et d’Alarcos (Al Araq) en 1195, l’almoravide Youssef Ibn Tachfine et l’almohade Yacoub Al Mansour, étaient des Amazighs de pure souche. Abdelkrim El Khattabi également, d’ailleurs.
Il est question, sur les réseaux sociaux, de la triste « algérianisation » de certains de nos voisins espagnols, au vu de leurs réactions puériles et excessives.
Mais Dieu merci, si les réseaux sociaux s’enflamment, les responsables politiques savent garder la tête froide. Le gouvernement espagnol, avec Pedro Sánchez à sa tête, a privilégié la coopération avec les autorités marocaines, ce qui a permis à Madrid de gérer la crise migratoire de Ceuta de manière dépassionnée. Sur les 60 000 migrants ayant pénétré illégalement dans le préside occupé, 50 000 ont été aussitôt rapatriés. Restent les mineurs qui, pour des raisons juridiques, sont plus difficiles à renvoyer chez eux par les autorités espagnoles.
Comme me le précisait une consœur, si les élites dirigeantes étaient des otages de la vox populi, aucune relation pérenne entre nations ni progression des échanges sous tous leurs aspects n’auraient pu être réalisées.
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