larbi bargach
Le Maroc se développe à une vitesse grand V. Il attire les touristes et les investisseurs, lance des chantiers ambitieux et prometteurs, et s’inscrit progressivement dans la chaîne des valeurs de l’économie mondiale. Cette dynamique économique a généré à la fois de la richesse pour les élites nationales et de la souffrance dans les zones défavorisées et chez les exclus du développement. Il y a, depuis quelques années déjà, une prise de conscience du ravin qui se creuse, et des initiatives sont prises pour le combler. Elles sont timides et loin d’être à la hauteur des attentes. Il faudra les accélérer par des mesures spectaculaires et une mobilisation de toutes les forces vives de la nation.
Le Maroc a choisi l’ouverture économique et le multipartisme, avec les restrictions à la liberté d’expression que tout le monde connaît. C’est un choix courageux qui expose le pays à de multiples dérives, pour lesquelles des règles de conduite doivent être imposées. Dans l’espace public cohabitent grosses cylindrées, autobus, cyclistes, taxis, motos et piétons. Chacun se doit de respecter le code de la route, les passages cloutés, les feux rouges, les sens interdits et les priorités réglementaires. Il y a pourtant une population qu’il faut absolument surprotéger : ce sont les piétons. Ce sont les plus fragiles, les plus vulnérables et, théoriquement, ceux qui ont le plus de droits. Si ces règles sont respectées, les accidents sont évités. C’est ainsi que la société doit fonctionner.
Les riches, représentés par les grosses cylindrées, sont puissants, bénéficient d’un confort et d’un bien-être à la hauteur de leur patrimoine et de leur statut. Personne ne doit leur renier cette posture et ce droit, mais, en contrepartie, ils ont des obligations. La principale consiste à respecter leur environnement : les limitations de vitesse les concernent plus que tous les autres, et, parce que leurs voitures sont puissantes, ils doivent, plus que tous les autres, faire attention aux passages cloutés.
La solidarité entre classes sociales a longtemps permis à la société marocaine de rester soudée, avec une identité forte. Le développement économique, avec toute l’anarchie qu’il a générée socialement, a rompu cet équilibre : la société était plurielle, elle est cloisonnée aujourd’hui. La crise de Sebta a révélé un Maroc divisé et déconnecté des immenses promesses que son nouveau positionnement économique et stratégique lui permettait d’envisager. On a découvert ce que l’on savait déjà :
1. Qu’il existe et persiste un écart abyssal entre le Nord et le Sud global. Un chiffre pourrait nous faire réfléchir sur le différentiel économique : le Maroc vient de battre un record d’arrivées touristiques avec près de vingt millions de touristes. C’est presque le nombre d’arrivées aux îles Canaries seulement.
2. Que, sur le plan des salaires et des prestations sociales, il n’y a pas photo non plus. Les salaires en Espagne sont cinq fois plus élevés qu’au Maroc, et les prestations sociales sont nettement meilleures au nord du détroit de Gibraltar.
3. Qu’il y a également une demande de liberté sociétale non couverte au Maroc. Les mensonges de Wafaa Atid, qui a piégé « El País » et les médias européens, sont édifiants à cet égard. Elle n’est pas motivée que par l’argent et les acquis sociaux ; elle a soif de liberté, qu’elle imagine plus importante ailleurs.
4. Que les inégalités à l’intérieur du pays sont énormes, entre les classes sociales et entre les espaces géographiques. Un mot devenu concept résume cette situation avec une grande pertinence : « El Hogra ».
5. Que plusieurs récits nationaux cohabitent au sein de la société marocaine. En l’absence d’un récit mobilisateur commun à tous les Marocains, des discours concurrents se sont installés sournoisement. C’est d’abord la rhétorique arabo-islamique, qui nous a inscrits dans une Oumma fantasmée. C’est ensuite l’histoire victimaire de ceux qui sont restés accrochés à l’épisode colonial et qui considèrent que la rupture avec cette période n’est pas encore achevée, et/ou aux dégâts des années de plomb, de la répression politique et des disparitions forcées.
La rupture avec ces récits doit être rapidement envisagée. Des réponses strictement techniques doivent être mises en œuvre et attendre les résultats. Elles concernent :
• L’éducation, dans une perspective qualitative : la scolarisation ne suffit pas, il faut viser la compétence de l’enfant diplômé.
• La santé : le nombre de bénéficiaires de l’AMO est un indicateur qu’il faut améliorer, mais, sans une qualité de soins aux normes internationales, l’amélioration restera marginale.
• L’égalité des chances, afin d’aboutir à un renouvellement des élites par la performance et non par la lignée.
Si des réformes sont engagées, les résultats suivront, mais il faudra du temps, compte tenu des retards accumulés. On ne change pas la dynamique d’une société en un claquement de doigts et dans un délai très court. Il faut plus d’investissements productifs, en mesure d’absorber les jeunes chômeurs, et une amélioration de la productivité pour supporter la concurrence et s’inscrire durablement dans les chaînes de valeurs de l’économie mondiale.
Elles ne sont pas seules : elles doivent être accompagnées de réformes structurelles à puiser dans les cahiers de revendications de la « Gen Z », l’avenir du pays. Pour cela, il faudra avoir le courage de surmonter les blocages de la société et rappeler que le Maroc ne se définit pas par ce qu’il a subi, mais par ce qu’il a réussi à préserver, reconstruire et transformer, dans une société plurielle et tolérante, qui a inscrit les luttes d’hier (indépendance, révoltes du Rif, libération du Sud) dans la continuité des défis d’aujourd’hui (développement socio-économique, souveraineté industrielle, hydrique et énergétique).
*Bargach Larbi*
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