Dans toutes les régions à forte identité se sont développés des mouvements indépendantistes. Leurs revendications sont rarement jusqu’au-boutistes; elles sont satisfaites lorsqu’elles obtiennent la reconnaissance de leurs diversités culturelles, linguistiques ou religieuses.
En France, les Bretons, les Corses ; en Espagne, les Catalans, les Basques ; aux États-Unis, les Texans ; en Algérie, les Kabyles : tous revendiquent, minoritairement il est vrai, un espace d’expression de leur singularité, qui peut aller jusqu’à demander l’indépendance. Il n’y a pas un pays au monde qui échappe à ce type de revendications. Le Polisario en est un exemple assez douloureux pour le Maroc.
Fondé par de jeunes étudiants marocains de la mouvance de l’extrême gauche des années 1970, ce mouvement a été manipulé, financé et entraîné dans une stratégie d’opposition à la monarchie marocaine par la Libye de Kadhafi, avant d’être récupéré par l’Algérie de Boumediene, puis par celle du président Tebboune, qui a redonné à la question du Sahara une centralité dans sa politique étrangère.
Le dossier suit son cours et, dans quelques jours, commenceront les tractations entre puissances sur le contenu de la prochaine résolution du Conseil de sécurité. En proposant l’autonomie du territoire, le Maroc a adopté la stratégie du roseau dans la fable de Jean de La Fontaine, « Le Chêne et le Roseau », une stratégie qui, incontestablement, marque des points.
Dans cette affaire, le Polisario, à l’instigation de feu Boumediene, a commis deux erreurs stratégiques lourdes de conséquences, et il se peut qu’une troisième se profile : celle de maintenir le dossier en l’état. Toute la diplomatie algérienne est mobilisée à cet effet. Il faut dire que les conditions géopolitiques actuelles sont favorables à l’Algérie, un exportateur d’hydrocarbures, une denrée rare de la plus haute importance.
La première erreur du Polisario a été de faire sortir ses militants du territoire pour les installer dans les camps de Tindouf. Ce départ, soutenu logistiquement par l’armée algérienne, a concerné quelques milliers de familles, manipulées par la crainte d’une guerre imminente.
Depuis, les camps de Tindouf se sont transformés en refuges pour les exilés mauritaniens, les Tchadiens, les Maliens qui ont fui la sécheresse du Sahel de 1973, et les Sahraouis d’origine algérienne recrutés pour l’occasion. Cette décision politique de construire durablement le mouvement à Tindouf va aliéner le Polisario, qui a perdu son caractère de mouvement politique installé au milieu de la population du territoire. C’est là que se trouve peut-être l’une des grandes erreurs de calcul de cette histoire.
Un mouvement indépendantiste tire sa légitimité de trois éléments : une population, un territoire et une capacité à représenter politiquement cette population.
Cette situation a créé un paradoxe qui s’est aggravé avec le temps : le mouvement censé libérer le Sahara s’est retrouvé installé dans le désert algérien, tandis que le Maroc consolidait progressivement sa présence démographique, administrative, économique et infrastructurelle dans le territoire.
Un territoire qui a depuis connu un changement d’échelle démographique incontestable (voir les recensements effectués dans la région). Boumediene voulait probablement reproduire le scénario de l’armée des frontières ; il a oublié qu’en Algérie, c’est l’armée des maquis qui a fait le plus de mal à l’armée française et que le rapport démographique Algériens–colons était de dix contre un.
La deuxième erreur stratégique a été de proclamer la RASD sans consultation préalable des populations. Même le FLN, en créant le gouvernement provisoire, n’était pas allé aussi loin. Le Polisario ne contrôlait pas le territoire et ne disposait pas d’une capitale dans le territoire revendiqué.
La RASD est devenue un État en exil, dépendant pour sa survie politique, économique et militaire du soutien de l’Algérie. Et c’est probablement à ce niveau que le dossier est devenu stratégiquement favorable au Maroc. Ce n’est plus une question interne au Maroc, qui doit faire face à des revendications indépendantistes, mais une rivalité de leadership avec un voisin du camp adverse, dans un contexte de rivalités Est–Ouest.
Des moyens énormes ont été investis par Alger, avec des résultats diplomatiques spectaculaires. La RASD a été admise à l’OUA en 1982, et elle est membre fondateur de l’Union africaine. C’est incontestablement une victoire politique pour Alger, mais pour quel résultat stratégique ?
La RASD n’est pas membre de l’ONU en tant qu’État souverain. Ce statut n’a pas permis au Polisario de prendre le contrôle des villes du Sahara. On peut même dire que ces victoires diplomatiques se sont transformées en piège stratégique.
L’histoire des mouvements de libération montre que la survie d’une cause nationale dépend essentiellement du combat et du rapport de force interne. Le FLN algérien, par exemple, avait une direction extérieure importante, mais son combat conservait une implantation clandestine à l’intérieur de l’Algérie et une capacité à maintenir une guerre politique et militaire sur le territoire.
Le Polisario n’est plus en mesure de mener une guerre, et mener des actions sporadiques comporte le risque d’un classement en tant que mouvement terroriste, avec des conséquences gravissimes pour son mentor. Le temps est devenu l’adversaire du Polisario.
C’est probablement ici que se trouve la conséquence la plus importante des deux erreurs. La première a éloigné une partie de la population du territoire. La seconde a institutionnalisé cet éloignement. Pendant ce temps, le Maroc a fait exactement l’inverse : il a investi le territoire, développé ses villes, construit ses infrastructures et consolidé sa présence humaine et administrative.
En agissant en coulisse pour maintenir le dossier en l’état, Alger veut conserver la main sur le dossier, au détriment des populations séquestrées. Elles n’ont jamais obtenu le statut de réfugiés qui leur permettrait de se déplacer en toute liberté ; l’Algérie refuse leur recensement.
L’autonomie proposée par le Maroc est une opportunité qu’il faut saisir rapidement par le Polisario, s’il veut peser dans le nouveau statut. Plus le temps passe, plus l’Algérie aura des difficultés à maintenir le Polisario à flot.
Les révoltes commencent, non pas au Sahara, qui connaît un développement spectaculaire avec des investissements énormes, mais dans les camps. Une victoire diplomatique algérienne (c’est-à-dire maintenir le dossier en l’état ; jamais le Conseil de sécurité n’obligera le Maroc à quitter le Sahara) le 31 octobre prochain est toujours possible : la diplomatie algérienne sait séduire.
Est-ce une erreur stratégique ? La troisième ? On verra !
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