À force de dire à un enfant “tu es moche”, il finit par le croire. Une vérité universelle. Une déclinaison d’un principe bien connu : celui de la suggestion répétée.
Et à force de dire à un journaliste qu’il ne sert à rien ou pire, qu’il sert à tout sauf à informer, il finit, lui aussi, par vaciller.
C’est peut-être cela, le vrai problème aujourd’hui. Pas seulement la crise du journalisme. Mais la manière dont on le regarde. Dont on le traite. Dont on en parle.
Dans certains bureaux feutrés, le journaliste est devenu une variable secondaire. On le reçoit vite, quand on le reçoit. On lui répond à moitié, quand on lui répond. Et parfois, on le classe. Les “fréquentables” d’un côté. Les autres, trop curieux, trop libres, trop imprévisibles de l’autre.
Il y a là quelque chose de plus profond qu’un simple malaise.
Il y a une forme de déclassement organisé.
Mais soyons honnêtes : le terrain n’a pas été laissé vide par hasard.
Certains se sont chargés de le miner.
À force de pratiques douteuses, de postures bruyantes et de confusions entretenues, une partie du paysage médiatique a contribué à brouiller les repères. Il y a ceux qui confondent information et intimidation. Ceux qui monnayent le silence plus qu’ils ne défendent la vérité. Ceux qui n’ont jamais appris les bases, mais qui occupent l’espace comme s’ils en étaient les gardiens.
Et puis, il y a pire.
Ceux qui, pour exister, ont choisi de tirer sur leurs propres confrères. De les disqualifier. De les salir. Comme si la notoriété se construisait désormais contre les autres, et non par le travail.
Résultat : une profession fragilisée de l’intérieur… et fragilisée de l’extérieur.
Alors, évidemment, pour les institutions, l’amalgame devient facile. Pratique, même. On ne distingue plus. On simplifie. On range tout le monde dans le même sac : le journaliste rigoureux, le débutant approximatif et le manipulateur assumé.
Tout se vaut. Donc plus rien ne vaut.
Et c’est là que le mécanisme devient dangereux.
Parce qu’à force d’être regardé comme suspect, le journaliste finit par évoluer dans un climat de suspicion permanente. À force d’être déconsidéré, il devient plus vulnérable. Et certains finissent par s’ajuster à ce regard dégradé.
Une prophétie qui s’autoalimente.
Mais attention à ne pas se tromper de combat. Fragiliser le journaliste, ce n’est pas régler un problème. C’est en créer un autre. Car derrière chaque question qu’on évite, il y a une réponse qui manque. Et derrière chaque journaliste qu’on discrédite, il y a un citoyen que l’on prive d’une information claire.
Le journalisme n’est pas un confort pour les institutions.
C’est une contrainte. Et c’est précisément pour cela qu’il est nécessaire.
Reste une question, simple, presque brutale :
Qui a intérêt à ce que le journalisme perde en crédibilité ?
Pas ceux qui travaillent sérieusement.
Pas ceux qui respectent les règles.
Et certainement pas ceux qui ont quelque chose à dire et à rendre des comptes.
Alors oui, il faut remettre de l’ordre.
Dans les pratiques. Dans les standards. Dans les exigences.
Mais il faut aussi remettre de la justesse dans le regard.
Tous les journalistes ne se valent pas, c’est vrai.
Mais ils ne se confondent pas non plus.
Et si l’on continue à répéter qu’ils sont tous inutiles, tous suspects, tous “moches” pour reprendre la métaphore il ne faudra pas s’étonner, un jour, de ne plus trouver personne pour poser les bonnes questions.
Ni pour y répondre.











