Dans un livre intitulé « Comment gouverner un peuple-roi ? », le philosophe Pierre-Henri Tavoillot propose une lecture originale de la crise démocratique en occident (abstention et montée des extrêmes) et évoque les pistes destinées à repenser l’art de gouverner. Pour lui la crise démocratique s’explique par une mauvaise prise en charge du « peuple-roi ».
Il a développé, à cet effet, un concept : la théorie des « 5 peuples ». L’auteur décompose le « peuple-roi » en cinq figures distinctes déclinées comme suit :
- Le peuple-souverain : Celui qui s’exprime dans les urnes pour choisir ses représentants.
- Le peuple-opinion : Celui qui débat, critique et s’exprime quotidiennement dans les médias, réseaux sociaux et dans la rue.
- Le peuple-juge : Celui qui demande des comptes, évalue et remet en cause l’action publique.
- Le peuple-méthode : Le cadre institutionnel et procédural qui permet de faire vivre l’affrontement pacifique des idées.
- Le peuple-récit : L’histoire commune, le roman national et les valeurs partagées qui maintiennent la cohésion.
Selon l’auteur une bonne harmonie des différents « peuples » est à l’origine de ce qu’il appelle une « démocratie adulte ». Au Maroc nous ne sommes pas encore à ce stade, la démocratie marocaine est au stade adolescent, mais cette théorie peut être utile pour comprendre la spécificité et la réalité politique marocaine. Elle peut, notamment, apporter des éléments de réflexions intéressants et originaux sur la désaffection des élites marocaines pour la chose publique, la question de l’abstention, le nombre important de jeunes non-inscrits sur les listes électorales et l’attrait pour les extrêmes de la gauche radicale et de l’extrême droite sous étendard religieux. Appliqué au Maroc la théorie des « 5 peuples », peut être définie comme suit :
- Le peuple-souverain : C’est l’institution monarchique et le Makhzen qui détient la réalité du pouvoir. Elle incarne la continuité, la sécurité, l’arbitrage suprême et les grands projets stratégiques de long terme (diplomatie, infrastructures, souveraineté).
- Le peuple-opinion : C’est ici que réside le premier dysfonctionnement majeur. Au lieu d’être un espace de débat sur les politiques publiques nationales, le peuple-opinion est massivement capté par des causes passionnelles souvent extérieures aux préoccupations nationales.
- Le peuple-juge : Un deuxième disfonctionnement, quoique confronté aux défis du coût de la vie, du chômage des jeunes, du système de santé et de l’éducation, il semble être le laissé pour compte de la politique marocaine qui ne dispose ni de syndicats crédibles ni de structure de défense des consommateurs influente.
- Le peuple-méthode : Il existe à travers les élections périodiques et les institutions parlementaires, mais reste largement perçu comme une vitrine institutionnelle sans réelle prise sur le pouvoir exécutif.
- Le peuple-récit : Il est parfaitement défini par l’identité marocaine objet du préambule de la Constitution mais n’arrive pas à se traduire par des objectifs communs. Il se mobilise autour de questions relevant des émotions de l’actualité et non autour des questions du patrimoine et des préoccupations de la jeunesse qui se sent exclue.
Dans cette même analyse l’auteur évoque quatre étapes du cycle démocratique : - L’Élection, qui consiste à légitimer le pouvoir. Au Maroc, elles sont régulières, mais avec le sentiment que le vote est inutile.
- La Délibération, qui consiste à organiser un vrai débat public fécond, à distance du bavardage stérile, de la polarisation des réseaux sociaux et de l’illusion participative. Au Maroc il est focus sur des questions relevant de l’émotion, du dénigrement systématique, de la morale et sur les attaques sur la vie privée rarement sur les projets et leur devenir. Les attaques sur les projets TGV, Tanger-Med etc. sont encore présents dans la mémoire collective.
- La Décision, qui privilégie l’efficacité opérationnelle. Au Maroc elle est exécutée par les technocrates par défaut d’alternative politique.
- La Reddition des comptes, afin d’évaluer l’action, assumer la responsabilité et instaurer une transparence mesurée. Au Maroc elle est faible. L’échec des hommes politiques n’est jamais sanctionné, Ils sont systématiquement réélus au sein des partis politiques et remplacés par leurs progénitures.
Transposée à la démocratie marocaine, les leçons à retenir sont nombreuses. Elles concernent l’ensemble des partis et spécialement ceux qui revendiquent une légitimité historique, un socle populaire naturel et une ambition pour les catégories les plus fragiles de la société. Ce que nous apprends ce texte c’est qu’ils sont à côté de la plaque. La démocratie est une ambition qui se construit brique par brique et les obstacles qu’elle rencontre ne sont pas toujours où l’on pense les trouver.
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