Cinq ans après les premières accusations, la nouvelle enquête de Forbidden Stories enrichit considérablement le récit. Mais répond-elle enfin à la question fondamentale que pose toute enquête : où est la preuve ?
Une enquête journalistique ne se mesure ni au nombre de rédactions mobilisées, ni au volume des documents publiés, ni à l’ampleur de son retentissement médiatique. Elle se mesure à sa capacité à établir un fait, à démontrer une responsabilité et à produire les éléments matériels ent de transformer une hypothèse en certitude.
La nouvelle séquence consacrée à Pegasus, portée par Forbidden Stories, Amnesty International et plusieurs médias européens, impressionne par son ampleur. Elle introduit un nouveau témoin présenté sous le pseudonyme de « Safir », enrichit la narration de nouveaux épisodes, rapproche des documents issus de contextes différents et multiplie les témoignages.
Pourtant, à mesure que l’on dissèque cette architecture narrative, un paradoxe apparaît.
Le récit gagne en densité.
La preuve, elle, demeure étonnamment immobile.
Et c’est peut-être là que réside la principale faiblesse méthodologique de cette seconde séquence.
Pegasus, une constante : la personnalisation des attaques contre Abdellatif Hammouchi
Avant même d’examiner les éléments techniques du dossier, une observation s’impose.
Depuis plusieurs années, une part importante des campagnes médiatiques visant les services de sécurité marocains converge vers une même figure : Abdellatif Hammouchi, directeur général de la DGST et de la DGSN.
Les dossiers changent, les angles évoluent, les supports médiatiques se renouvellent. Pourtant, la cible demeure remarquablement stable.
Cette permanence ne démontre évidemment pas l’existence d’une coordination. En revanche, elle conduit à s’interroger sur la manière dont un même récit s’installe progressivement dans l’espace public.
Cette interrogation prend une dimension particulière à la lumière des fuites attribuées au collectif Atlas Hacks, largement commentées ces dernières semaines.
Parmi les échanges diffusés figurent des conversations attribuées à Mehdi Hijaouy, ancien membre des services de renseignement extérieurs marocains aujourd’hui installé à l’étranger et visé par plusieurs procédures judiciaires au Maroc, ainsi qu’au vidéaste Hicham Jerando.
Dans ces conversations, il est notamment question, à plusieurs reprises, de concentrer les attaques médiatiques sur Abdellatif Hammouchi et d’utiliser l’affaire Pegasus comme principal levier narratif.
Cela démasque un aspect souvent négligé : la construction d’un récit.
Ils montreraient comment une narration peut être pensée, répétée, relayée et progressivement reprise par des acteurs différents jusqu’à devenir la grille de lecture dominante d’un sujet.
Car la diffusion d’un récit ne constitue jamais, en elle-même, la preuve de son exactitude.
Elle atteste seulement de sa capacité à circuler.
Le maillon qui manque toujours
Cinq ans après les premières révélations de 2021, une question demeure pourtant inchangée.
Où est la preuve matérielle établissant que la Direction générale de la surveillance du territoire a acquis et exploité Pegasus ?
Dans une affaire de cette nature, plusieurs catégories de preuves pourraient raisonnablement être attendues :
- un contrat conclu avec NSO Group ;
- une licence d’exploitation ;
- une autorisation israélienne d’exportation ;
- une facture ;
- une trace bancaire ;
- un document interne d’exploitation ;
- un journal technique reliant un opérateur identifié à une cible déterminée.
Or, malgré plusieurs années d’investigation, aucun de ces éléments n’est produit.
Aucun contrat.
Aucune facture.
Aucune licence.
Aucun registre opérationnel.
Aucun document établissant la chaîne complète reliant un opérateur identifié à une opération précise.
En droit, cette absence n’est pas un détail documentaire. Elle constitue précisément le maillon qui permet de passer du soupçon à la démonstration.
« Safir » : un témoin, mais pas une démonstration
La principale nouveauté de cette seconde enquête réside dans l’apparition d’un ancien agent présenté sous le pseudonyme de « Safir ».
Son témoignage occupe une place centrale.
Pourtant, aucune vérification indépendante ne permet au lecteur d’établir son identité, son niveau d’habilitation, son accès réel aux informations évoquées ou les circonstances de son départ.
L’anonymat peut protéger une source, Il ne remplace pas la preuve.
Or, aucun document original n’accompagne son récit : ni ordre opérationnel, ni journal informatique, ni pièce technique susceptible d’être expertisée contradictoirement.
Décrire Pegasus n’est pas démontrer son utilisation
La nouvelle enquête décrit avec précision le fonctionnement du logiciel, ses interfaces et ses capacités. Mais une description technique ne constitue pas une preuve d’utilisation.
Connaître le fonctionnement d’un outil ne démontre pas qu’un service déterminé l’a acquis. Décrire son interface ne démontre pas qu’il l’a exploitée.
En matière de preuve numérique, trois éléments doivent être réunis : l’outil, son utilisateur et l’opération qui lui est imputée.
C’est précisément cette chaîne qui demeure incomplète.
Quand les hypothèses remplacent progressivement les preuves
L’un des aspects les plus surprenants de cette nouvelle séquence réside dans le recours à des hypothèses que les publications elles-mêmes présentent parfois comme non vérifiées.
Intermédiaire émirati supposé.
Nom de code « Morgan ».
Documents provenant d’autres dossiers judiciaires.
Captures d’écran liées à d’autres clients.
Autant d’éléments qui enrichissent la narration sans établir, à eux seuls, un lien matériel avec la DGST.
Le volume documentaire augmente. La démonstration, elle, reste confrontée à la même difficulté.
Une amplification médiatique n’est pas une multiplication des preuves
Le fait que plusieurs dizaines de médias publient simultanément une même enquête peut donner l’impression d’une convergence indépendante.
En réalité, un consortium fonctionne à partir d’un corpus documentaire commun et d’une architecture narrative partagée. Cette diffusion renforce incontestablement l’impact médiatique. Elle ne crée pas pour autant de nouvelles preuves indépendantes.
L’écho ne vaut pas corroboration.
Une question qui demeure entière
Cinq années se sont écoulées.
Des centaines d’articles ont été publiés.
Plusieurs procédures judiciaires ont été engagées puis clôturées….
Le récit s’est enrichi de nouveaux supposés témoins, de nouveaux épisodes, de nouveaux noms de code et de nouvelles hypothèses.
Mais la question qui était posée en juillet 2021 demeure exactement la même aujourd’hui.
Où est la preuve matérielle qui établit, au-delà de tout doute raisonnable, que la DGST a acquis et utilisé Pegasus ?
Unr pièce centrale qui manque!
le dossier pourra gagner en volume, en sophistication et en résonance médiatique. Mais, Il ne gagnera pas en force démonstrative.
![]()
















