Le Maroc n’est pas les États-Unis. Sa vie politique ne s’organise pas autour de deux formations condamnées à se disputer le pouvoir. Le Royaume dispose d’une pluralité de partis, d’histoires politiques différentes, de sensibilités idéologiques diverses et d’implantations territoriales qui ne se résument ni au Rassemblement national des indépendants ni au Parti authenticité et modernité.
Pourtant, à l’approche de l’ouverture officielle de la campagne des législatives du 23 septembre, la toile marocaine renvoie une image sensiblement différente. Dans les médias numériques comme sur Facebook, Instagram et YouTube, la compétition semble progressivement se resserrer autour du RNI et du PAM.
Le PJD continue certes d’occuper l’espace grâce à Abdelilah Benkirane. Le Parti de l’Istiqlal dispose d’un poids politique et territorial qui lui permet de prétendre aux premiers rôles. Mohamed Ouzzine mène, pour le Mouvement populaire, une campagne personnelle plus active qu’il n’y paraît. L’USFP et le PPS présentent également des offres politiques structurées.
Mais la perception générale demeure dominée par deux formations.
Ce duel n’est inscrit ni dans la Constitution ni dans le mode de scrutin. Il est en train de se construire dans l’espace médiatique et numérique.
Comment cette présence numérique a-t-elle été évaluée ?
Cette analyse repose sur une veille menée entre le 1er juin et le 5 septembre 2026, période correspondant à la montée en puissance de la précampagne électorale.
L’observation a porté sur huit formations disposant d’une représentation politique ou d’une visibilité nationale significative : le RNI, le PAM, le Parti de l’Istiqlal, le PJD, le Mouvement populaire, l’USFP, le PPS et l’Union constitutionnelle.
La recherche a couvert quatre espaces complémentaires.
Le premier est constitué des canaux appartenant directement aux partis : sites officiels, pages Facebook, comptes Instagram, chaînes YouTube et plateformes de leurs organisations parallèles.
Le deuxième comprend les comptes et les prises de parole de leurs dirigeants, ministres, candidats et responsables territoriaux, lorsqu’ils participent directement à la diffusion du message électoral.
Le troisième correspond à la couverture médiatique acquise : articles, reportages, émissions, entretiens et vidéos publiés par les principaux médias marocains arabophones et francophones.
Le quatrième concerne la circulation secondaire des contenus : reprises par des pages régionales, extraits vidéo, citations, commentaires, détournements et séquences devenues virales.
Plusieurs expressions ont été recherchées en arabe et en français, en associant les noms officiels et usuels des partis aux mots-clés « élections 2026 », « campagne électorale », « programme » et « candidats », ainsi qu’aux noms de leurs principales figures : Aziz Akhannouch, Mohamed Chaouki, Fatima-Zahra Mansouri, Fawzi Lekjaa, Nizar Baraka, Abdelilah Benkirane et Mohamed Ouzzine.
L’évaluation s’est appuyée sur six indicateurs : la fréquence des publications, la diversité des formats, la clarté du message, la capacité d’incarnation, le volume des reprises médiatiques et l’engagement publiquement observable à travers les vues, commentaires, partages et rediffusions.
Une précaution méthodologique s’impose néanmoins. Il ne s’agit pas d’une mesure exhaustive de l’audience numérique. Les plateformes ne publient ni la portée réelle de tous les contenus ni les montants investis dans leur promotion. Les publications diffusées sur WhatsApp, dans les groupes fermés ou à travers certains comptes locaux échappent également à l’observation.
L’indexation de Facebook, Instagram, TikTok et YouTube demeure par ailleurs inégale. Un parti peut publier abondamment sans que toutes ses productions apparaissent dans les moteurs de recherche.
Enfin, un même discours peut être retransmis sur Facebook, découpé en plusieurs capsules sur Instagram, repris sur YouTube puis transformé en articles par différents médias. L’analyse a donc distingué le contenu original de ses duplications.
Les conclusions qui suivent mesurent une présence observable et comparable. Elles dégagent des tendances, mais ne constituent ni un sondage ni une prévision électorale.
Le RNI, une machine qui ne s’arrête jamais
En matière de volume et de régularité, le RNI possède l’appareil de communication le plus puissant.
Le parti ne se contente pas de couvrir les grandes interventions de ses dirigeants. Chaque déplacement, rencontre territoriale, déclaration ministérielle et présentation de candidat devient
une matière première déclinée en article, vidéo, capsule, photographie ou citation graphique.
Son site officiel fonctionne comme une véritable agence de contenus. À cela s’ajoutent les comptes nationaux, les coordinations régionales, les organisations parallèles, les élus, les ministres et les pages des candidats. Le même message circule ainsi à plusieurs niveaux et sous plusieurs formes.
Cette force ne date pas de la campagne actuelle. Elle est le résultat d’un investissement continu dans la communication politique, engagé avant les élections de 2021 et maintenu pendant l’exercice du pouvoir.
Le récit du RNI est immédiatement identifiable : une équipe a travaillé pendant cinq ans, elle présente son bilan et demande aux électeurs de lui permettre de poursuivre les chantiers engagés.
Trois mots résument sa stratégie : bilan, stabilité et continuité.
Mais une machine bien organisée peut aussi finir par tourner à vide. À force de répéter les mêmes éléments de langage sur les réalisations gouvernementales, le parti prend parfois le risque de produire une communication trop institutionnelle, techniquement maîtrisée mais émotionnellement distante.
Il parle beaucoup de ce qu’il a fait. Il doit encore convaincre les électeurs que ce qu’il propose pour demain représente davantage que la simple prolongation d’hier.
Le RNI rencontre aussi une difficulté particulière : il ne maîtrise pas seul le récit de son bilan. Sur les réseaux sociaux, chaque publication sur les réalisations gouvernementales est immédiatement confrontée aux commentaires sur les prix, les carburants, l’emploi ou les difficultés du quotidien.
Le parti produit donc le plus grand volume de communication, mais il est également celui dont la parole suscite la contestation numérique la plus organisée.
Le constat est clair : le RNI communique le plus et possède la machine de diffusion la plus structurée.
Le PAM, fabrique une nouvelle séquence
Le PAM ne dispose peut-être pas encore de la même puissance de diffusion que le RNI. Mais il a réussi, au cours des dernières semaines, à construire la séquence politique la plus attractive.
Le parti a mis en scène plusieurs événements successifs : la montée en première ligne de Fatima-Zahra Mansouri, l’arrivée de Fawzi Lekjaa, la présentation d’un programme électoral chiffré et l’adoption d’un slogan de rupture, « Changer de cap ».
Chaque événement a nourri le suivant.
Le PAM bénéficie surtout d’un avantage déterminant : son programme peut facilement être transformé en objets numériques. Des pactes, des engagements numérotés, une enveloppe financière, des objectifs d’emploi et des délais d’exécution offrent une matière idéale pour les vidéos courtes, les infographies et les publications pédagogiques.
Là où certaines formations diffusent encore de longs discours, le PAM tente de découper son offre en promesses identifiables et partageables.
Mais sa principale réussite ne réside pas uniquement dans les chiffres. Elle tient à la personnalisation de son projet autour de Fawzi Lekjaa.
Le responsable des finances publiques et du football marocain apporte au parti une combinaison rare : expertise budgétaire, connaissance de l’appareil d’État, réputation d’efficacité et popularité acquise bien au-delà du public traditionnel de la politique.
Le programme trouve ainsi son incarnation. Même lorsque Lekjaa n’est pas sur scène, son absence devient un sujet. Sa trace est recherchée dans les chiffres, les mécanismes de financement et l’architecture économique des engagements.
C’est la différence essentielle entre le RNI et le PAM dans la séquence actuelle : le premier dispose de la machine la plus imposante, tandis que le second raconte, pour le moment, l’histoire la plus neuve.
Le risque existe pourtant. En concentrant autant d’attention sur Lekjaa, le PAM pourrait transformer un avantage en dépendance. Une élection ne se gagne pas uniquement avec une personnalité nationale. Elle nécessite une équipe, des candidats crédibles, une implantation territoriale et une capacité collective à défendre le programme.
Le parti devra aussi répondre à une contradiction évidente : comment promettre de « changer de cap » après avoir participé pendant cinq ans à la conduite du navire ?
Le PJD produit de l’audience, mais impose-t-il encore une perspective ?
Le troisième acteur de la bataille numérique reste le Parti de la justice et du développement.
Le PJD ne possède pas les moyens de communication du RNI ni l’effet de nouveauté dont profite actuellement le PAM. Il conserve cependant un avantage que ses concurrents lui envient: une capacité militante à transformer presque chaque intervention d’Abdelilah Benkirane en événement numérique.
Une phrase, une attaque ou une plaisanterie du secrétaire général est immédiatement découpée, commentée, défendue ou détournée. Les adversaires du PJD contribuent eux-mêmes à la circulation de sa parole en réagissant à chacune de ses sorties.
Cette viralité est réelle, mais elle masque une fragilité. La présence numérique du parti demeure largement indexée sur la personnalité de Benkirane et sur la confrontation. Le public sait contre qui il parle, mais distingue moins clairement ce que le PJD propose pour la période 2026-2031.
Benkirane produit de l’audience. Il n’est pas encore certain qu’il produise une nouvelle perspective politique.
Le PJD anime donc la compétition et peut encore surprendre, notamment dans un contexte de participation limitée. Mais, sur la toile, il apparaît davantage comme le perturbateur du duel que comme l’un de ses deux protagonistes principaux.
L’Istiqlal, la puissance politique sans puissance narrative
La situation est plus surprenante pour le Parti de l’Istiqlal.
Il dispose d’un poids électoral important, d’un réseau territorial ancien et d’une organisation structurée. Son programme est consistant, son secrétaire général possède une expérience gouvernementale et le parti peut légitimement prétendre jouer les premiers rôles.
Pourtant, sa présence numérique ne traduit pas pleinement cette puissance.
L’Istiqlal communique, publie ses rencontres, diffuse les discours de Nizar Baraka et présente les axes de son programme. Mais il reste largement fidèle à une grammaire traditionnelle : longues interventions, photographies de réunions, communiqués et comptes rendus institutionnels.
Le problème n’est donc pas l’absence de contenu. C’est l’absence d’un récit suffisamment fort pour placer le parti au centre de la confrontation.
« وطني مستقبلي » est un slogan positif et cohérent. Mais il n’a pas encore acquis la force immédiatement identifiable du bilan revendiqué par le RNI ou du changement promis par le PAM.
L’Istiqlal pourrait obtenir dans les urnes un résultat supérieur à son poids numérique apparent. Mais, à ce stade, il ne gagne pas la bataille de la perception.
Mohamed Ouzzine, meilleur communicant que son parti
Le Mouvement populaire mérite, pour sa part, une lecture plus attentive. Sa présence numérique reste moins massive que celle du RNI ou du PAM, mais Mohamed Ouzzine mène une campagne personnelle nettement plus visible que ne le suggère le poids médiatique de sa formation.
Depuis le mois de mai, il multiplie les rencontres territoriales, les interventions médiatiques et les annonces programmatiques. Casablanca, Sidi Bennour, Marrakech ou Fès-Meknès : chaque étape lui permet de présenter des candidats, de mobiliser les structures locales et de répéter les principaux éléments de son offre.
Contrairement à d’autres formations situées en dehors du trio de tête, le Mouvement populaire a essayé de donner une identité à son projet. Il ne présente pas seulement un catalogue de promesses, mais un « contrat haraki » avec les Marocains, accompagné d’une formule simple : « جا الوقت », le moment est venu.
Ouzzine a également trouvé un axe politique cohérent. Il présente les élections non comme une simple bataille pour les sièges, mais comme une bataille pour la confiance.
Cette formule répond directement à la crise de crédibilité des partis et permet au Mouvement populaire d’exister entre le bilan du RNI, le changement promis par le PAM et la confrontation entretenue par le PJD.
Mais la séquence qui a donné à Ouzzine sa plus forte exposition numérique n’a pas été produite par son programme. Elle est née de sa confrontation avec un Editeur.
En s’attaquant à ce qu’il considère comme des pratiques dévoyées dans une partie de la presse, Ouzzine a choisi un terrain explosif. Ses déclarations ont immédiatement provoqué une riposte de son adversaire et une réaction officielle de l’Association des éditeurs.
Communiqués, vidéos, réponses, contre-attaques et commentaires ont multiplié la circulation du nom d’Ouzzine sur les réseaux sociaux et dans plusieurs médias.
D’un point de vue strictement communicationnel, cette polémique a produit un résultat indiscutable : elle a installé Mohamed Ouzzine dans la conversation nationale bien davantage
qu’une rencontre territoriale ou qu’une présentation classique de programme.
Elle a également renforcé l’image d’un dirigeant qui accepte la confrontation, nomme ses adversaires et refuse le langage politique trop prudent.
Le parti tente aussi de se dégager de son image historique de formation essentiellement rurale. Ses propositions économiques et sociales, notamment le passage progressif de la location à l’accession à la propriété, cherchent à toucher les classes moyennes urbaines et les jeunes ménages.
La force du Mouvement populaire est donc Mohamed Ouzzine lui-même. Il possède le sens de la formule, une certaine spontanéité et la capacité de produire des déclarations reprises par les médias. Il communique mieux que l’appareil numérique de son parti.
Mais cette force constitue aussi sa limite.
La communication reste excessivement personnalisée. Les autres figures du parti, les candidats et les porte-parole sectoriels sont peu visibles à l’échelle nationale. Le « contrat haraki » existe, mais ses mesures ne sont pas encore déclinées en capsules pédagogiques avec la même efficacité que le programme du PAM.
Les rencontres territoriales sont documentées, mais elles sont souvent racontées sous une forme classique : arrivée du secrétaire général, discours, présentation des candidats et photographies de groupe.
Ouzzine possède donc un message, une présence et une capacité d’incarnation. Ce qui lui manque est une véritable industrie de diffusion capable de transformer chacune de ses propositions en contenus adaptés à Facebook, Instagram, TikTok et YouTube.
Le Mouvement populaire ne fait pas seulement acte de présence. Il conduit une campagne active et cohérente, portée par un secrétaire général qui figure parmi les bons communicants de cette séquence. Mais Ouzzine demeure, pour l’instant, plus visible que son programme et plus performant que la machine numérique de son parti.
L’USFP et le PPS : du contenu sans domination numérique
L’USFP a fait l’effort de transformer ses engagements en contenus numériques et d’interroger les internautes sur leurs priorités. Il lui manque toutefois une incarnation nationale capable de donner une cohérence à l’ensemble de la campagne.
Il publie et participe aux émissions électorales, mais il ne produit pas encore la personnalité, la formule ou la séquence qui obligerait ses concurrents à réagir.
Le PPS conserve, de son côté, une parole politique dense et une réelle capacité d’analyse critique. Son programme et les interventions de ses responsables contiennent de la matière. Son problème n’est pas la qualité du fond, mais la faiblesse de sa propagation au-delà d’un public déjà politisé.
Ces deux partis disposent d’un contenu politique, mais pas encore d’une puissance numérique correspondant à leurs ambitions.
Quant à l’Union constitutionnelle, sa communication reste fragmentée entre les candidats et les pages locales, sans récit national suffisamment identifiable.
Communiquer beaucoup, communiquer mieux ou faire parler de soi ?
La présence sur la toile ne se mesure pas uniquement au nombre de publications.
Un parti peut publier cent contenus répétant la même idée sans modifier la perception du public. Un autre peut imposer, avec quelques séquences bien choisies, une personnalité, une formule ou une question que tous les médias reprendront.
Il faut donc distinguer plusieurs formes de performance.
Le RNI communique le plus.
Le PAM communique actuellement le neuf.
Le PJD provoque le plus de viralité spontanée.
L’Istiqlal reste la formation dont le poids politique est le moins bien traduit dans l’espace numérique.
Mohamed Ouzzine figure parmi les dirigeants qui communiquent efficacement, mais la machine du Mouvement populaire ne parvient pas encore à amplifier suffisamment sa parole.
L’USFP et le PPS produisent du contenu, sans parvenir à imposer leur agenda.
Cette distinction explique pourquoi le RNI et le PAM ont progressivement pris le contrôle de la conversation. Le premier occupe l’espace par la puissance de son organisation ; le second par l’efficacité de sa narration.
Le RNI transforme son appareil en contenus. Le PAM transforme sa nouvelle ambition en événement. Le PJD transforme les sorties de Benkirane en polémiques. Le Mouvement populaire transforme Ouzzine en porte-voix, sans parvenir encore à transformer ce porte-voix en système de communication complet.
Une bipolarisation numérique, pas encore électorale
Il serait imprudent de confondre visibilité numérique et résultat des urnes.
Les utilisateurs les plus actifs sur les réseaux sociaux ne représentent pas mécaniquement l’ensemble du corps électoral. Une vidéo virale ne produit pas nécessairement un bulletin de vote. De même, une formation moins visible sur Instagram peut disposer de relais locaux, de notables et d’une implantation électorale décisive.
La toile mesure d’abord la capacité à capter l’attention. Elle ne permet pas encore d’évaluer la conversion de cette attention en voix.
Mais la perception compte. À force de présenter les élections comme une confrontation entre le RNI et le PAM, médias, commentateurs et partis finissent par installer cette confrontation comme le scénario naturel du scrutin.
Le phénomène devient circulaire : les deux formations sont davantage couvertes parce qu’elles sont considérées comme les principales concurrentes, et elles apparaissent comme les principales concurrentes parce qu’elles sont davantage couvertes.
Voilà pourquoi, malgré la pluralité des partis, la toile marocaine donne aujourd’hui l’impression d’un championnat dominé par deux formations.
Le RNI possède l’équipe la plus organisée et défend son bilan avec une puissance de diffusion sans équivalent. Le PAM arrive avec un récit nouveau, un programme chiffré et une personnalité capable de concentrer l’attention. Le PJD tente de perturber le match par la force médiatique de Benkirane. L’Istiqlal attend que son poids réel trouve une traduction numérique. Mohamed Ouzzine court beaucoup et communique bien, mais son parti ne lui fournit pas encore toute la puissance de frappe nécessaire. Les autres cherchent toujours la formule qui leur permettra d’entrer dans la compétition centrale.
Les élections du 23 septembre ne sont pas encore gagnées sur les réseaux sociaux. Mais une première bataille y est déjà largement engagée : celle qui consiste à décider quels partis seront considérés comme capables de gagner.
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