Quand l’Algérie franchit la frontière invisible Enquête sur une raison d’État hors-la-loi

Quand l’Algérie franchit la frontière invisible Enquête sur une raison d’État hors-la-loi

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Najiba jalal/

L’émission « Rumeurs et coups tordus : la guerre secrète France–Algérie », diffusée sur france.tv, n’a pas seulement révélé une affaire sensible. Elle a mis au jour une faille majeure dans l’architecture des relations franco-algériennes, une faille où se croisent raison d’État, pratiques clandestines et soupçons d’une extrême gravité : l’exportation présumée de la répression algérienne sur le sol français.

Au centre de ce dossier se trouve Amir DZ, influenceur algérien controversé, plusieurs fois condamné, mais aujourd’hui bénéficiaire du statut de réfugié politique en France. Il accuse les autorités algériennes d’avoir commandité son enlèvement. Une accusation solennelle, lourde de conséquences, qu’Alger dément officiellement, tandis que la justice française poursuit son travail, méthodique et sans précédent.

Ce qui se joue ici dépasse le cadre d’une polémique médiatique ou d’un contentieux bilatéral ordinaire. Nous sommes face à l’hypothèse d’un acte de coercition politique imputé à un État souverain, l’Algérie, sur le territoire d’un autre État souverain, la France.

La mise en examen de deux diplomates algériens par la justice française constitue un événement rarissime dans l’histoire diplomatique contemporaine. Un tel acte judiciaire ne saurait être interprété comme un geste symbolique. Il suppose l’existence d’éléments sérieux, suffisamment étayés pour que le droit prenne le pas sur les usages feutrés de la diplomatie.

Les éléments révélés dessinent une mécanique froide et structurée. Surveillance ciblée, collecte d’informations personnelles, pressions, intimidation et, selon l’accusation, tentative de neutralisation physique. Rien ne renvoie ici à une initiative isolée ou improvisée. Tout suggère une opération pensée, coordonnée et inscrite dans la durée.

Les notes issues du contre-espionnage français évoquent des services de renseignement algériens concentrant une part substantielle de leurs activités en France non sur la coopération sécuritaire, mais sur la surveillance et la mise au pas de l’opposition algérienne en exil.

Plus préoccupant encore, ces services auraient cherché à s’immiscer dans les rouages de l’administration française en ciblant des fonctionnaires binationaux occupant des postes sensibles, afin d’accéder à des données relevant de la souveraineté nationale. Il ne s’agit plus ici d’espionnage au sens classique, mais d’une atteinte directe à l’intégrité institutionnelle de l’État français.

Dans ce contexte, l’affaire Amir DZ apparaît moins comme une exception que comme le point de cristallisation d’un dispositif clandestin plus large, longtemps ignoré, désormais mis à nu.

À ce stade, la justice française a identifié des exécutants présumés. Mais la question essentielle demeure, grave et incontournable. Qui, au sommet de l’appareil d’État algérien, a validé ou laissé faire une telle opération.

Car une action impliquant surveillance transnationale, usage de relais diplomatiques et tentative d’enlèvement ne saurait relever de décisions individuelles ou improvisées. Elle suppose une chaîne de commandement et, par conséquent, une responsabilité politique.

Face à ces accusations, l’Algérie a choisi le silence. Aucun entretien accordé. Aucun éclaircissement public. Aucun accès au territoire pour les journalistes français souhaitant enquêter. Dans la diplomatie contemporaine, le silence peut être une stratégie. Mais face à des accusations aussi lourdes, il devient un élément aggravant du soupçon.

Si les faits venaient à être confirmés, nous serions face à une violation caractérisée du droit d’asile, du droit international et de la souveraineté française par l’Algérie.

Un État qui tente de réduire au silence un opposant politique hors de ses frontières franchit une ligne invisible mais fondamentale, celle qui sépare l’autorité légitime de l’arbitraire. Cette ligne, une fois franchie, appelle une réponse claire, ferme et assumée.

L’affaire Amir DZ ne se résume ni à un homme ni à ses controverses. Elle interroge une réalité plus profonde et plus inquiétante. Jusqu’où un État est-il prêt à aller pour prolonger son pouvoir au-delà de ses frontières, quitte à piétiner les principes qu’il prétend défendre.

À cette question, la France ne peut répondre ni par le silence ni par l’accommodement. Renoncer au droit au nom de la realpolitik, c’est accepter que l’ombre gouverne là où la loi devrait prévaloir.

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