AOUSSAR AHMED/
Le long des montagnes de la Kabylie, à la frontière nord de l’Algérie, les habitants de la République kabyle vivent quotidiennement sous la pression d’une répression politique et sécuritaire stricte exercée par le régime militaire algérien. Depuis des décennies, la Kabylie fait face à des tentatives systématiques de musellement, de restriction des libertés et d’arrestation de militants politiques et culturels.
Face à cette pression intense, aux poursuites sécuritaires massives et à ce que ses partisans qualifient de terreur exercée par le régime militaire algérien, le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) a proclamé l’indépendance depuis l’exil, annonçant le 14 décembre 2025 la création de la République fédérale kabyle. Une initiative décrite par ses soutiens comme un moment historique, qui a également suscité des appels internationaux en faveur des droits humains pour que cette déclaration symbolique passe de Paris à la réalité sur le terrain, à Tizi Ouzou et Béjaïa, où les appareils militaires et sécuritaires algériens exercent un contrôle total.
Dans cet entretien exclusif, M. Mulud At Azdin, porte-parole du gouvernement kabyle en exil, revient sur les motivations de cette proclamation, expose la stratégie adoptée face à la violence et à la répression systématique, et répond aux questions relatives à la reconnaissance internationale, aux perspectives économiques et aux démarches diplomatiques du projet d’indépendance kabyle dans un contexte de défis sans précédent.
1. Le 14 décembre 2025, le président Ferhat Mehenni a proclamé depuis Paris la création de “l’État kabyle”. Deux mois plus tard, des observateurs estiment que cette annonce est restée symbolique et confinée à l’exil. Quel est votre plan concret pour transférer cette “souveraineté” des salles de conférence en France vers le terrain, à Tizi Ouzou et Béjaïa, face à l’emprise sécuritaire étouffante de l’État algérien ?
Réponse : Pour être plus précis, le 14 décembre 2025, nous avons proclamé l’indépendance de la Kabylie et la naissance de la République fédérale de Kabylie. Il ne s’agit pas d’un simple symbole, mais d’un acte politique qui marque un changement de paradigme.
Pendant des années, nous avons demandé un cadre de dialogue et l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Face au refus systématique de l’État algérien et à la poursuite de la répression, nous avons décidé de ne plus attendre et de passer d’une logique de revendication à une logique d’affirmation et de construction.
Cette nouvelle étape appelle une vision que le Président a proposé de bâtir collectivement lors de sa conférence du 12 janvier. Elle nécessite un réexamen approfondi susceptible d’aboutir à des évolutions structurantes pour le mouvement indépendantiste kabyle, son cadre politique et l’action diplomatique de l’Anavad.
Alors que la panique ne redescend pas du côté algérien, avec une accélération des arrestations et des intimidations tous azimuts, notre enjeu est de poser sereinement les bases de cette nouvelle phase, avec pour objectif de rétablir progressivement l’exercice effectif d’une souveraineté territoriale qui, au fond, n’a jamais disparu, et de consolider notre reconnaissance internationale.
En somme, le 14 décembre n’est pas une fin en soi, mais l’entrée dans une nouvelle ère politique. Celle-ci exige un travail de fond qui est déjà engagé.
2. Vous avez récemment évoqué des avancées diplomatiques. Des informations ont circulé sur des discussions au sein de la Knesset israélienne concernant votre dossier, ainsi que sur des démarches dans les couloirs des Nations unies. Peut-on s’attendre à une reconnaissance officielle par un État membre de l’ONU en 2026, ou s’agit-il encore uniquement d’un soutien de nature “sympathique” sur le plan des droits humains ?
Réponse : Oui, un débat de fond a eu lieu au Parlement israélien au sujet de la reconnaissance de l’indépendance de la Kabylie un mois seulement après la déclaration d’indépendance. Pour le peuple kabyle, c’est un moment fort. Il y a vingt-cinq ans, nous étions réprimés dans l’indifférence. Aujourd’hui, notre dossier est discuté dans des parlements souverains. La Kabylie a profondément changé de dimension depuis le tragique Printemps noir de 2001.
Peut-on s’attendre à une reconnaissance officielle en 2026 ? Pas nécessairement à une date précise. Mais nous espérons une implication forte d’Israël, au minimum pour permettre à notre cause d’être portée à un niveau diplomatique plus élevé face à une Algérie qui mobilise tous les subterfuges pour tenter de nous étouffer.
Notre position vis-à-vis d’Israël, y compris lorsqu’elle était incomprise, est restée constante. Pour la Kabylie comme pour Israël, être du bon côté de l’Histoire signifie assumer des convergences évidentes. Nous continuerons à consolider ces liens stratégiques, ainsi que cette proximité née de contextes et de défis qui présentent des résonances claires.
3. Le Maroc soutient, en principe, le “droit à l’autodétermination” dans les instances internationales en réponse à la position algérienne sur le Sahara. Comment évaluez-vous aujourd’hui la position officielle de Rabat après votre proclamation d’indépendance totale ? Avez-vous sollicité l’ouverture d’une représentation diplomatique officielle (ambassade) à Rabat plutôt qu’un simple bureau de liaison ?
Réponse : La position officielle du Maroc ne semble pas avoir évolué. Elle est marquée par la sagesse et la pondération. De notre côté, nous ne sommes pas dans une logique d’impatience concernant une reconnaissance formelle de jure de la part du Royaume chérifien, compte tenu de sa volonté de ne pas aggraver les tensions avec son voisin algérien.
En revanche, l’ouverture d’un bureau d’information ou de représentation constitue une étape naturelle et fortement souhaitée dans le développement de nos relations.
Le Maroc est appelé à jouer un rôle central dans la région. Dans cette perspective, disposer d’un partenaire stratégique stable et tourné vers la coopération, comme pourrait l’être une Kabylie indépendante, représente un intérêt mutuel évident. Les géostratèges marocains en sont conscients et nous également.
4. Le régime algérien vous classe comme organisation terroriste, et des rapports font état de vastes campagnes d’arrestations — iétenus selon vos chiffres. Face à l’impasse politique actuelle, le mouvement MAK reste-t-il attaché au choix de la “non-violence absolue”, ou le scénario de la lutte armée pourrait-il être envisagé comme option de légitime défense ?
Réponse : La violence, aujourd’hui, est exclusivement du côté du régime algérien. Ce sont ses services qui arrêtent, emprisonnent, torturent, intimident et criminalisent l’expression politique. Classer un mouvement pacifique comme « terroriste » ne transforme pas ses militants en terroristes. Cela révèle la nature autoritaire d’un pouvoir qui cherche à étouffer toute voix dissidente.
Le MAK reste attaché à la non-violence, non par faiblesse, mais par choix stratégique et par conviction politique. Nous avons fait le choix de la maturité historique. La déclaration d’indépendance nous a ouvert de nouvelles perspectives diplomatiques, que nous entendons exploiter pleinement. Le débat à la Knesset n’en est qu’un prélude !
Mais soyons clairs : empêcher un peuple de s’exprimer politiquement et assimiler toute revendication pacifique à du terrorisme à travers l’article 87 bis, c’est jouer avec le feu. Lorsque la politique est verrouillée, le conflit ne disparaît pas. Avec ou sans le MAK, avec ou sans les cadres actuels, un mouvement indépendantiste kabyle existera toujours.
Interdire le MAK, ce n’est pas empêcher l’indépendantisme : c’est empêcher la politique et transférer le conflit hors du champ politique. Ceux qui soutiennent cette logique de “neutralisation” du MAK devront en assumer les conséquences.
Nous appelons la communauté internationale, ainsi que l’ensemble de la classe politique en Algérie, y compris nos opposants et nos concurrents, à comprendre qu’un espace politique ouvert en Kabylie, et en Algérie, est la meilleure garantie contre toute dérive.
5. Vous avez annoncé la création d’une “République fédérale”. Cela implique-t-il une nouvelle division administrative de la région kabyle ? Quel sera le statut des populations non kabyles résidant dans la région, ainsi que des Kabyles vivant dans d’autres wilayas algériennes ? Comment garantissez-vous leurs droits dans l’État que vous proclamez ?
Réponse : Oui. Il y a d’un côté les confédérations kabyles ancestrales, qui ont structuré le territoire pendant des siècles, et de l’autre les subdivisions administratives imposées par l’Algérie, qu’elle soit française ou post-française.
Ces découpages n’ont jamais été neutres. Ils ont souvent obéi à une logique politique visant à affaiblir les équilibres traditionnels. Aux frontières de la Kabylie, la manœuvre a été encore plus évidente : des subdivisions ont été créées en mêlant artificiellement populations kabylophones et arabophones, avec pour objectif d’accélérer l’assimilation et de réduire progressivement l’espace kabyle.
Il est donc évident qu’un réexamen s’impose. Des experts devront redéfinir une organisation territoriale harmonieuse, fidèle aux réalités historiques et sociales, mais également pensée de manière stratégique pour l’avenir.
Concernant les populations non kabyles résidant en Kabylie, comme les Kabyles vivant en Algérie, nous ne souhaitons pas nous enfermer dans des questions, certes importantes, mais prématurées à ce stade. Ce sujet, qui ne se règle pas de manière unilatérale, trouvera naturellement sa place dans un cadre de négociation avec Alger.
Il existe par ailleurs de nombreux précédents de négociation entre un nouvel État et l’État dont il se sépare, dont nous pourrons nous inspirer : la séparation entre la République tchèque et la Slovaquie, le processus du Monténégro, le cas du Kosovo ou encore celui du Soudan du Sud. Chaque situation est spécifique, mais toutes démontrent qu’il existe des cadres juridiques et diplomatiques permettant d’organiser ces transitions dans le respect des droits des populations et conformément aux standards internationaux.
Quoi qu’il en soit, nos décisions, en tant que représentants du peuple kabyle, seront toujours guidées par l’intérêt de ce dernier. C’est le cas aujourd’hui, et cela le restera dans toute phase de négociation.
6. « Tout État a besoin de ressources. La Kabylie dépend aujourd’hui presque entièrement du budget de l’État algérien et des revenus des hydrocarbures provenant du Sud. Quelle est votre stratégie économique alternative pour assurer une véritable autonomie financière ? Misez-vous sur les richesses locales ou essentiellement sur le soutien de la diaspora ? »
Réponse : En matière d’économie, l’exemple marocain démontre qu’un pays peut réussir sans dépendre des hydrocarbures. Il faut d’ailleurs rappeler que la Kabylie ne bénéficie pas directement des revenus liés aux hydrocarbures du Sud et qu’il n’existe aucun transfert de richesse en sa faveur.
En revanche, la Kabylie contribue largement par son capital humain. Elle occupe le 1er rang en matière d’Indice de développement humain, si l’on se réfère aux données du volet éducatif. Elle enregistre depuis de nombreuses années les meilleurs résultats au baccalauréat, affiche le taux d’alphabétisation le plus élevé et demeure la région la plus diplômée.
Elle a fourni une part majeure des cadres, enseignants et intellectuels ayant servi l’ensemble de l’Algérie, sans que cet apport soit compensé par un niveau d’investissement public équivalent. Pire encore, depuis 1962, elle fait face à une politique constante de marginalisation économique et à des blocages administratifs qui ont freiné son développement.
En tout cas, le peuple kabyle mettra toute son énergie, et même sa fierté nationale, dans la construction d’un environnement stable, sécurisé et juridiquement fiable, appuyé par un effort structurant en matière d’infrastructures, afin de créer un cadre propice aux investissements, à l’innovation et à l’épanouissement technologique, scientifique et culturel. Nous sommes persuadés que la Kabylie peut contribuer, aux côtés d’acteurs dynamiques comme le Maroc, à faire de l’Afrique du Nord un véritable pôle de stabilité, de modernité et de prospérité.
7. Les autorités françaises ont tenté d’entraver votre dernier congrès à Versailles, avant qu’il ne se tienne près de l’Arc de Triomphe. Avez-vous le sentiment que Paris commence à vous abandonner comme “carte de pression” dans le cadre de ses efforts pour rétablir ses relations avec Alger ?
Réponse : À Versailles, l’argument avancé par le préfet dans son arrêté reposait sur la crainte de violences téléguidées par Alger contre nous. C’est un point essentiel : le risque identifié ne venait pas du MAK ! D’ailleurs, le lendemain, dans la salle parisienne, les forces de l’ordre ont sécurisé les abords et autorisé l’accès à l’avenue Hoche uniquement aux personnes invitées. Cela démontre que notre mouvement agit dans un cadre pacifique et maîtrisé.
La France, aujourd’hui, tente de sauver les meubles face à un pouvoir algérien qui, lui, claque la porte tous les matins. Nous pensons que c’est peine perdue. De plus, à force de vouloir apaiser un partenaire qui fonctionne par la toxicité et le chantage permanent, Paris s’affaiblit elle-même.
La France devrait retrouver de l’ambition dans cette région du monde. Nous sommes convaincus qu’elle connaît les atouts stratégiques que représente un partenaire comme la Kabylie. Mais nous comprenons aussi qu’il soit difficile de rompre avec un pouvoir algérien qui n’hésite plus à prendre en otage les ressortissants français dès qu’un différend diplomatique surgit, comme l’illustre l’affaire Christophe Gleizes.
Une première décision concrète des autorités françaises, locales comme nationales, serait d’agir sur leur propre sol en distinguant clairement la diaspora kabyle et en reconnaissant sa spécificité historique, culturelle et politique. Une part très importante de la diaspora dite « algérienne » en France est en réalité kabyle.
Valoriser l’identité et le patrimoine des Kabyles de France, c’est les sortir d’une lecture homogénéisante qui sert souvent des intérêts politiques du régime algérien. Clarifier cette réalité, c’est mécaniquement réduire l’entrisme algérien, dont l’ampleur ne fait plus débat.



