Amal filali/
Dans le grand théâtre diplomatique des Nations unies, les discours sur les droits des femmes sont souvent dominés par deux registres opposés. D’un côté, celui de l’urgence, qui appelle à des transformations rapides et radicales. De l’autre, celui de la prudence, qui redoute les fractures sociales que peuvent provoquer les réformes brutales.
Entre ces deux visions, certains pays tentent de tracer une troisième voie. À New York, lors de la 70e session de la Commission de la condition de la femme, le Maroc est venu défendre précisément cette approche : celle d’une transformation progressive, inscrite dans la continuité institutionnelle et portée par une stratégie de réformes graduelles.
Cette méthode n’est pas seulement un choix technique. Elle traduit une vision politique du changement social.
Depuis plus de deux décennies, le Maroc s’est engagé dans un processus de transformation juridique et institutionnelle visant à renforcer la place des femmes dans la société. Mais contrairement à d’autres trajectoires marquées par des ruptures spectaculaires, la dynamique marocaine s’est construite par étapes successives, cherchant à conjuguer évolution normative et stabilité sociale.
C’est cette singularité qui a été saluée à New York lors d’un échange entre la ministre de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille, Naïma Ben Yahia, et Nahla Haidar, présidente du Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes. La responsable onusienne a souligné la manière dont le Maroc conduit ses réformes sociétales en privilégiant la concertation, l’écoute des acteurs et la progressivité du changement.
Ce regard extérieur met en lumière une dimension souvent sous-estimée de l’expérience marocaine : sa capacité à inscrire les transformations sociales dans une logique de continuité politique.
La Constitution de 2011 constitue l’un des piliers de cette architecture réformatrice. En consacrant l’égalité entre les femmes et les hommes et en renforçant l’accès à la justice, elle a inscrit la question de l’égalité au cœur du pacte constitutionnel. Mais ce texte n’a jamais été conçu comme une finalité. Il représente plutôt un cadre destiné à accompagner une série de réformes appelées à évoluer avec la société.
Aujourd’hui, l’un des chantiers les plus structurants reste la révision du Code de la famille. Ce processus illustre la complexité de l’équation marocaine : concilier les principes constitutionnels, les engagements internationaux et les réalités sociales d’un pays en transformation rapide.
La méthode adoptée repose sur une large consultation et sur une approche participative. Elle traduit une conviction implicite : les réformes les plus durables sont celles qui parviennent à intégrer les différentes sensibilités de la société plutôt qu’à les ignorer.
Dans un contexte international marqué par la polarisation des débats sociétaux, cette stratégie peut apparaître comme une forme de prudence. Mais elle peut aussi être interprétée comme une forme de lucidité politique. Car les transformations profondes d’une société ne se mesurent pas uniquement à la vitesse des réformes, mais à leur capacité à s’enraciner durablement dans les institutions et dans les mentalités.
La reconnaissance exprimée par certains responsables onusiens témoigne de l’intérêt croissant porté à cette trajectoire. Elle suggère aussi qu’au-delà des modèles dominants, d’autres chemins de réforme peuvent émerger dans les sociétés en mutation.
À travers sa participation aux travaux de la Commission de la condition de la femme, le Maroc n’a pas seulement présenté un bilan. Il a esquissé une vision : celle d’une réforme sociale pensée comme un processus long, dans lequel la promotion des droits des femmes devient un indicateur plus large de la capacité d’un État à accompagner les transformations de sa société.
Dans un monde où les transitions politiques et sociales sont souvent marquées par la brutalité des ruptures, la trajectoire marocaine propose une hypothèse différente : celle d’un changement patient, structuré par les institutions et nourri par le dialogue.
Une hypothèse qui, à en juger par l’attention qu’elle suscite aujourd’hui dans les enceintes internationales, commence à être regardée comme un modèle possible.






