Par Najiba jalal
Présenté à Rabat, le rapport du Conseil de la concurrence sur la distribution du médicament met au jour les fragilités d’un marché de 26 milliards de dirhams. Derrière l’apparente stabilité du secteur se dessine un modèle sous tension, pris entre pharmaciens, État et industrie pharmaceutique.
La conférence de presse organisée aujourd’hui par le Conseil de la concurrence à Rabat n’avait rien d’une simple présentation technique. Derrière les graphiques et les tableaux statistiques, l’institution a livré un diagnostic qui dépasse largement la question de la concurrence dans la distribution du médicament. Ce rapport intervient dans un moment particulier pour le Maroc, engagé dans une transformation profonde de son système de santé avec la généralisation de la couverture médicale et la montée en puissance des dépenses pharmaceutiques.
Devant les médias, le président du Conseil de la concurrence a exposé les principales conclusions d’un travail d’analyse qui s’appuie sur de nombreuses auditions d’acteurs du secteur, l’exploitation de données institutionnelles et une comparaison internationale des modèles de distribution pharmaceutique. À la lecture de ce document, un constat s’impose progressivement. Le marché du médicament, pourtant central dans l’accès aux soins, repose sur un modèle économique et organisationnel qui n’a pas pleinement évolué alors même que l’environnement sanitaire, économique et social du pays connaît des mutations rapides.
Le premier enseignement du rapport concerne le poids économique du secteur. Le marché du médicament au Maroc représente près de 26 milliards de dirhams en 2024. Il repose sur un écosystème composé de plusieurs dizaines d’établissements pharmaceutiques industriels, d’un réseau de grossistes-répartiteurs chargé de la logistique du médicament et d’un maillage de plus de quatorze mille pharmacies d’officine réparties sur l’ensemble du territoire. Dans le même temps, les dépenses pharmaceutiques occupent une place déterminante dans les comptes de l’Assurance maladie obligatoire. Le médicament représente à lui seul près d’un tiers de ces dépenses, ce qui en fait un enjeu central dans la soutenabilité financière du système de santé.
Pourtant, l’analyse du Conseil de la concurrence met en évidence un paradoxe qui traverse aujourd’hui le secteur.
Le Maroc dispose d’un réseau pharmaceutique particulièrement dense. Avec environ une pharmacie pour deux mille six cents habitants, la densité officinale est près de deux fois supérieure à la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé.
Cette expansion rapide du réseau s’est accélérée au cours de la dernière décennie. Le nombre de pharmacies est passé d’un peu plus de neuf mille en 2015 à plus de quatorze mille aujourd’hui. À première vue, un tel maillage territorial pourrait apparaître comme un atout majeur pour l’accès aux médicaments. Mais le rapport montre que cette densité exceptionnelle s’accompagne d’une fragmentation économique du secteur qui fragilise une partie importante des officines.
Derrière l’image d’un réseau dense et omniprésent se cache en effet une réalité plus contrastée. Les données économiques indiquent que la rentabilité moyenne des pharmacies connaît une érosion progressive. Une majorité d’officines réalise un chiffre d’affaires relativement modeste, ce qui limite leurs capacités d’investissement et leur aptitude à se moderniser ou à diversifier leurs activités. Cette situation est le résultat d’une combinaison de facteurs. La concurrence entre officines s’intensifie dans certaines zones urbaines fortement dotées, tandis que les marges restent étroitement liées au prix du médicament.
La dynamique démographique de la profession contribue également à cette évolution. Le nombre de diplômés en pharmacie a connu une augmentation spectaculaire au cours des dernières années. Les universités marocaines et étrangères forment désormais plusieurs centaines de nouveaux pharmaciens chaque année. Dans un système où la propriété des officines est réservée aux pharmaciens eux-mêmes et où les opportunités d’emploi salarié demeurent limitées, l’ouverture d’une pharmacie constitue souvent la principale voie d’insertion professionnelle. Ce mécanisme contribue à alimenter la croissance continue du nombre d’officines et accentue la fragmentation du marché.
La fragilité économique ne concerne pas seulement les pharmacies. Le rapport met également en lumière la situation des grossistes-répartiteurs qui assurent la distribution logistique du médicament entre les laboratoires et les officines. Malgré l’augmentation du volume d’activité, leur rentabilité connaît elle aussi une baisse progressive. Les coûts logistiques, l’obligation de maintenir des stocks de sécurité et les délais de paiement dans la chaîne de distribution exercent une pression croissante sur leur modèle économique.
Au cœur de ces difficultés se trouve une caractéristique structurelle du système marocain. La rémunération des pharmacies repose essentiellement sur la marge commerciale appliquée au prix du médicament. Or les politiques publiques ont progressivement orienté le secteur vers une réduction des prix afin d’améliorer l’accessibilité des traitements pour les patients. Cette évolution, socialement nécessaire, produit cependant un effet mécanique sur les revenus du réseau officinal. Dans plusieurs pays européens, cette dépendance au prix du médicament a été partiellement corrigée par l’introduction d’une rémunération fondée sur l’acte pharmaceutique. Le pharmacien y est rémunéré non seulement pour la dispensation du médicament, mais également pour des services de santé tels que le suivi thérapeutique, la prévention ou la vaccination. Cette transformation du modèle économique reste encore limitée au Maroc.
C’est précisément à ce niveau que se dessine l’un des débats les plus sensibles soulevés par le rapport. Au-delà des aspects techniques de la concurrence, la question posée concerne l’évolution du modèle officinal marocain. Dans plusieurs pays, les pharmacies se sont progressivement structurées en réseaux ou en groupements permettant de mutualiser les investissements, d’améliorer la logistique et d’introduire de nouveaux services de santé. Le rapport évoque ces expériences internationales sans proposer de modèle unique, mais il suggère qu’une réflexion sur l’organisation économique du secteur devient inévitable.
Derrière cette réflexion se profile une question désormais à la fois politique, économique et sociale. Sur le plan politique, la réforme du secteur pharmaceutique s’inscrit dans la transformation plus large du système de santé et dans la mise en œuvre de la généralisation de la protection sociale. Le médicament devient un élément central de l’architecture de l’État social que le Maroc s’efforce de construire.
Sur le plan économique, la viabilité du réseau officinal se pose avec acuité. Un secteur fragmenté et fragilisé pourrait avoir des difficultés à accompagner les transformations du système de santé et à investir dans les nouveaux services attendus des pharmacies de demain.
Mais l’enjeu est également social et territorial. La forte augmentation du nombre d’étudiants et de diplômés en pharmacie soulève la question de leur avenir professionnel. Dans un modèle où l’ouverture d’une officine demeure la principale voie d’insertion, la saturation progressive du marché pourrait poser un défi pour l’intégration des nouvelles générations de pharmaciens. Par ailleurs, la question de l’accessibilité territoriale du médicament reste essentielle. Si certaines régions urbaines concentrent une part importante des pharmacies, l’équilibre territorial du réseau demeure un enjeu pour garantir un accès équitable aux soins.
Au fil de l’analyse apparaît enfin un conflit silencieux qui traverse l’ensemble du secteur. Les pharmaciens s’inquiètent de l’impact des politiques de baisse des prix sur leurs marges. L’État, de son côté, doit garantir l’accessibilité des traitements tout en maîtrisant les dépenses de la couverture médicale. Quant à l’industrie pharmaceutique, elle évolue dans un cadre réglementaire exigeant où les négociations sur les prix et les marges restent permanentes.
La publication de cet avis par le Conseil de la concurrence marque probablement le début d’un débat plus large sur l’avenir du modèle de distribution du médicament au Maroc. Derrière la question de la concurrence se dessine en réalité un enjeu plus profond. Il s’agit de savoir comment adapter l’organisation du secteur pharmaceutique à un système de santé en pleine transformation, tout en conciliant accessibilité du médicament, viabilité économique des acteurs et justice territoriale dans l’accès aux soins.







