Médicament au Maroc – l’avis du Conseil de la concurrence met à nu les lignes de fracture d’un secteur stratégique

Médicament au Maroc – l’avis du Conseil de la concurrence met à nu les lignes de fracture d’un secteur stratégique

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L’avis du Conseil de la concurrence sur l’état de la concurrence dans les marchés de la distribution du médicament, qui avait suscité de vives réactions dès l’annonce de son élaboration, vient d’être rendu public.

 

Avant même sa publication, le simple fait que l’institution se saisisse d’office de ce dossier avait suffi à provoquer des interrogations et des inquiétudes dans l’ensemble du secteur pharmaceutique. Pharmaciens, grossistes et industriels y voyaient déjà le signal que l’un des équilibres les plus sensibles du système de santé marocain allait être examiné à la lumière des principes de concurrence et d’efficacité économique.

La publication du document confirme que l’enjeu dépasse largement une analyse technique du marché. En dressant un état des lieux détaillé de la distribution du médicament, le Conseil met en évidence les tensions structurelles qui traversent aujourd’hui ce secteur stratégique, à la croisée de la santé publique, de l’économie et de la régulation.

Car derrière la rigueur institutionnelle du rapport se dessine une réalité plus complexe : celle d’un système dont les équilibres économiques sont progressivement mis à l’épreuve par les transformations du système de santé marocain.

Un secteur stratégique pour la souveraineté sanitaire

Le Conseil rappelle que le secteur pharmaceutique occupe une place centrale dans l’économie nationale et constitue un levier essentiel de la souveraineté sanitaire. Sa dynamique actuelle repose sur deux facteurs majeurs : l’expansion du marché intérieur, portée par la généralisation de la couverture sociale et la baisse des prix des médicaments, ainsi que les perspectives d’exportation vers les marchés africains où l’industrie pharmaceutique marocaine dispose d’un positionnement croissant.
Mais cette dynamique de croissance s’accompagne de mutations profondes qui modifient les équilibres traditionnels de la chaîne pharmaceutique.
La distribution du médicament repose en effet sur une architecture complexe structurée autour de trois maillons principaux : les établissements pharmaceutiques industriels, les grossistes-répartiteurs et les pharmacies d’officine chargées de la dispensation au public.
Ce dispositif constitue l’un des piliers de la sécurité sanitaire du pays, garantissant la disponibilité des médicaments sur l’ensemble du territoire et assurant la continuité de l’approvisionnement même dans les situations de crise. L’expérience récente du séisme d’Al Haouz a d’ailleurs illustré la capacité de ce réseau à maintenir l’accès aux traitements dans un contexte d’urgence.
Une chaîne de distribution confrontée à des tensions économiques

Si le système demeure globalement performant sur le plan logistique, l’analyse du Conseil met en lumière plusieurs fragilités économiques.

Au niveau de la distribution en gros, le marché présente un degré de concentration relativement élevé ainsi que des disparités régionales importantes dans la présence des grossistes-répartiteurs. Cette configuration limite la dynamique concurrentielle tout en accentuant certaines asymétries commerciales entre les acteurs.

Par ailleurs, la rentabilité économique de ce maillon connaît une érosion progressive. Les marges réglementées et les obligations de service public liées au maintien de stocks stratégiques pèsent sur les équilibres financiers des opérateurs, alors même que leur rôle demeure essentiel pour la sécurité d’approvisionnement du pays.

Le paradoxe du réseau officinal:
L’examen du marché des pharmacies d’officine révèle un autre paradoxe structurel.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’un réseau pharmaceutique particulièrement dense, parfois supérieur aux standards internationaux en termes de ratio pharmacies-habitants. Ce maillage territorial constitue un atout en matière d’accessibilité aux soins.

Mais cette densité s’accompagne d’une fragmentation économique du secteur. La multiplication des officines exerce une pression sur les volumes de vente et contribue à réduire le chiffre d’affaires moyen par pharmacie.

Dans ce contexte, le modèle économique des officines demeure essentiellement fondé sur une rémunération proportionnelle au prix du médicament. Ce mécanisme limite la valorisation de l’acte pharmaceutique lui-même et freine l’évolution du rôle du pharmacien vers des missions plus larges de santé publique.

La question centrale du prix du médicament
Au cœur du débat se trouve une équation particulièrement délicate.

Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics ont engagé une politique visant à améliorer l’accessibilité financière des traitements. Cette stratégie s’inscrit dans la logique de généralisation de la couverture sanitaire et dans la nécessité de maîtriser les dépenses de l’Assurance maladie.

Mais cette politique de baisse des prix exerce mécaniquement une pression sur les marges des différents acteurs de la chaîne de distribution. Pharmaciens, grossistes et industriels se trouvent ainsi confrontés à un ajustement économique permanent.
L’avis du Conseil met en évidence les limites de cet équilibre : rendre le médicament plus accessible tout en préservant la viabilité économique du système qui permet de le distribuer.

Le rapport évoque également certaines pratiques susceptibles de fragiliser l’équilibre du système, notamment la dispensation de médicaments dans certaines cliniques privées en dehors du cadre strictement hospitalier.

Dans la réglementation actuelle, la vente de médicaments au public relève du monopole des pharmacies d’officine. Les établissements hospitaliers ne peuvent détenir des médicaments que pour les besoins des patients hospitalisés.

Toute évolution des pratiques dans ce domaine alimente les tensions entre les différents acteurs du secteur et soulève la question de l’équilibre entre intégration des services de soins et respect des règles de distribution pharmaceutique.

Vers une transformation du modèle pharmaceutique

Face à ces constats, le Conseil de la concurrence propose plusieurs pistes de réforme visant à moderniser l’organisation du secteur.

Parmi celles-ci figurent la révision du cadre réglementaire de la distribution, le renforcement de la gouvernance institutionnelle du secteur et l’accélération de la digitalisation de la chaîne pharmaceutique afin d’améliorer la traçabilité et la transparence du marché.

Le Conseil recommande également l’introduction d’un mode de rémunération mixte pour les pharmacies permettant de valoriser l’acte pharmaceutique indépendamment du prix du médicament, ainsi que l’élargissement du rôle du pharmacien dans les politiques de santé publique.

Un débat qui dépasse la concurrence

En définitive, l’avis du Conseil de la concurrence dépasse la seule question du fonctionnement concurrentiel du marché.
Il ouvre un débat plus large sur l’avenir du modèle pharmaceutique marocain à l’heure où le système de santé connaît l’une des transformations les plus importantes de son histoire avec la généralisation de la protection sociale.

La question qui se pose désormais est celle de la capacité du secteur à concilier trois impératifs fondamentaux : garantir l’accessibilité des médicaments pour les patients, préserver la viabilité économique des acteurs et maintenir un maillage territorial équilibré du réseau pharmaceutique.

Autrement dit, il s’agit de repenser l’équilibre d’un secteur où la santé publique et l’économie demeurent indissociables.

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