Le communiqué publié le 11 mai 2026 par la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) dépasse largement le simple cadre d’une communication institutionnelle. Derrière un sujet en apparence technique — la protection des données et l’information génomique — se dessine en réalité l’un des grands enjeux stratégiques des prochaines décennies : celui de la maîtrise des données biologiques à l’ère de l’intelligence artificielle et de la souveraineté numérique.
Pendant deux ans et demi, entre 2023 et 2025, la CNDP a conduit un travail approfondi avec un groupe d’experts généticiens, associant également des représentants du ministère de la Santé et de la Protection sociale, de la Direction générale de la sûreté nationale, des Forces armées royales et de la Gendarmerie royale. À l’issue de ces travaux, 17 recommandations ont été élaborées et présentées le 11 mai 2026 à différents acteurs et spécialistes du domaine.
Cette composition interinstitutionnelle n’est pas anodine. Elle révèle d’emblée que la question génomique n’est plus uniquement perçue comme un sujet médical ou scientifique, mais comme un enjeu transversal impliquant la santé publique, la cybersécurité, la protection des citoyens et, plus largement, la souveraineté nationale.
La génomique consiste à étudier l’ensemble des informations contenues dans l’ADN humain. Ces données permettent aujourd’hui de mieux comprendre certaines maladies, de développer une médecine personnalisée, d’améliorer les traitements contre certains cancers ou encore de renforcer les capacités de recherche pharmaceutique et biomédicale.
À travers le monde, la médecine dite « de précision » transforme progressivement les systèmes de santé. Demain, deux patients atteints de la même maladie pourraient recevoir des traitements différents selon leur profil génétique. Les données génomiques deviennent ainsi une ressource scientifique d’une valeur considérable.
Mais précisément parce que ces données possèdent une immense valeur médicale et scientifique, elles deviennent également un actif stratégique.
Le communiqué de la CNDP souligne d’ailleurs un élément particulièrement important : le travail mené a permis de faire ressortir que « la donnée à caractère personnel pouvait refléter un caractère géopolitique, en particulier quand elle rejoignait un ensemble ou agrégat élargi ».
Cette phrase marque probablement le véritable cœur du communiqué.
Elle traduit l’émergence d’une nouvelle réalité mondiale : à grande échelle, les données personnelles — et plus encore les données génétiques — deviennent des instruments de puissance technologique, économique et stratégique.
Les grandes puissances investissent déjà massivement dans les biobanques, les infrastructures de séquençage ADN et l’intelligence artificielle appliquée à la santé. Les données biomédicales sont désormais considérées comme des ressources critiques permettant de développer des médicaments, d’améliorer la recherche scientifique, d’anticiper certaines crises sanitaires et de renforcer les capacités technologiques nationales.
Dans ce contexte, la question du contrôle des données devient centrale.
Car contrairement à un mot de passe ou à une donnée bancaire, l’ADN d’un individu est irrévocable. Une fuite ou une exploitation incontrôlée de données génétiques pourrait avoir des conséquences durables en matière de vie privée, de discrimination, de sécurité ou même de dépendance technologique.
Le Maroc semble aujourd’hui vouloir anticiper ces enjeux avant qu’ils ne s’imposent sous la contrainte des évolutions technologiques mondiales.
En annonçant que le collège des Commissaires de la CNDP pourrait produire une future délibération sur le sujet, le communiqué laisse entrevoir la construction progressive d’un cadre marocain de gouvernance des données génomiques.
Cette réflexion intervient dans un contexte où le Royaume accélère sa transformation numérique, développe ses infrastructures cyber, renforce sa souveraineté digitale et investit progressivement dans les technologies liées à l’intelligence artificielle.
La question génomique apparaît ainsi comme une nouvelle frontière stratégique.
Car la souveraineté numérique ne concerne plus uniquement les serveurs, les plateformes ou les réseaux. Elle touche désormais directement les données biologiques des citoyens, leur identité génétique et les capacités scientifiques des États à protéger, exploiter et gouverner ces nouvelles ressources sensibles.
À travers ce communiqué, la CNDP envoie donc un signal important : celui d’un Maroc qui commence à intégrer que la protection des données personnelles ne relève plus seulement des libertés individuelles, mais devient progressivement une composante de la souveraineté scientifique, sanitaire et stratégique du Royaume.
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