Le 11 janvier 1903, le quotidien français Le Matin publiait un texte signé Gaston Leroux sous un titre révélateur des imaginaires de l’époque : « Un empire qui croule – Le Maroc inconnu ».
À travers ce récit mêlant exotisme, fascination orientale et descriptions d’un pouvoir présenté comme archaïque, le Maroc apparaissait déjà comme un État fragile, figé, incapable de se moderniser sans intervention extérieure.
Plus d’un siècle plus tard, cette archive mérite une relecture attentive. Non pas pour sa valeur descriptive, largement imprégnée des clichés coloniaux du début du XXe siècle, mais parce qu’elle révèle une constante géopolitique profonde : le Maroc a toujours été un espace de projection stratégique et de confrontation narrative.
Le texte de Gaston Leroux n’est pas seulement un reportage. C’est aussi une construction politique.
Le Royaume y est décrit comme un territoire mystérieux et désorganisé, séparé du monde moderne par une distance presque civilisationnelle. L’auteur écrit ainsi :
> « Il n’y a pas […] deux cents kilomètres entre Tanger et Fez, il y a mille lieues. »
Tout est déjà là : un pouvoir supposément déconnecté, des structures administratives archaïques, une armée peu crédible, une économie dominée par les rentes et un État vivant davantage dans le symbole que dans l’efficacité institutionnelle.
L’objectif implicite de ce type de littérature coloniale était clair : préparer psychologiquement l’idée qu’un pays présenté comme incapable de se gouverner seul finirait naturellement sous influence étrangère.
À l’époque, le Maroc concentrait déjà les rivalités internationales. Dernier grand espace maghrébin échappant encore à la domination coloniale directe, le Royaume représentait un enjeu stratégique majeur entre puissances européennes.
Mais la véritable leçon de cette archive est ailleurs.
Elle rappelle que les États ne sont pas uniquement confrontés à des rapports de force militaires ou économiques. Ils sont aussi confrontés à des guerres de perception.
Et sur ce terrain, le Maroc demeure aujourd’hui encore un objet de compétition.
Car le Royaume occupe désormais une place singulière dans les équilibres régionaux : plateforme industrielle africaine, hub logistique continental, partenaire sécuritaire occidental, acteur énergétique émergent, puissance diplomatique régionale et interface stratégique entre Europe, Afrique et Atlantique.
Cette montée en puissance modifie inévitablement les rapports de force.
Or dans les conflits contemporains, les offensives ne passent plus exclusivement par les canaux classiques. Elles empruntent aussi les voies de la guerre cognitive : fragmentation de la confiance collective, délégitimation institutionnelle, amplification des fractures internes et production continue d’un récit de vulnérabilité.
Les méthodes ont changé. Les ressorts demeurent étonnamment proches.
Hier, les récits de fragilisation étaient produits par les journaux coloniaux et les capitales impériales.
Aujourd’hui, ils circulent dans des écosystèmes numériques beaucoup plus diffus où se croisent activisme radical, économie du buzz, influence algorithmique et stratégies de déstabilisation informationnelle.
Le phénomène est d’autant plus complexe que certaines dynamiques de fragilisation peuvent désormais être relayées depuis l’intérieur même des sociétés. C’est toute l’ambiguïté des nouvelles formes de “cinquième colonne” : non plus une structure clandestine classique, mais des réseaux de production permanente de défiance où chaque crise devient la preuve supposée d’un effondrement général.
Dans ce contexte, la bataille essentielle devient celle du récit.
Faire croire qu’un État est condamné.
Transformer les difficultés réelles en preuve d’échec structurel.
Installer l’idée qu’aucune institution n’est légitime.
Épuiser psychologiquement la confiance collective.
Le Maroc n’échappe pas à cette conflictualité moderne.
Et pourtant, le contraste historique reste saisissant.
Le Royaume décrit en 1903 comme un “empire qui croule” est aujourd’hui l’un des rares États de la région à avoir consolidé simultanément infrastructures, diplomatie, capacités sécuritaires, stratégie africaine et projection économique continentale.
C’est précisément cette stabilité relative, dans un environnement régional fragmenté, qui explique aussi l’intensité des batailles narratives dont le Maroc continue d’être l’objet.
Car les États qui comptent deviennent toujours des terrains de confrontation symbolique.
Et derrière les mutations technologiques, les plateformes numériques et les nouvelles guerres hybrides, une constante demeure : depuis plus d’un siècle, le Maroc reste un enjeu de récit autant qu’un enjeu de puissance.
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