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samedi 6 juin 2026 - 10:00

État social, presse et soutien public, les contradictions d’un système

Lorsque Fouzi Lekjaa MEHDI BENSAID
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Lorsque Fouzi Lekjaa a dénoncé devant la Chambre des conseillers la “misère” dans la gestion de certains dispositifs sociaux, il a rappelé une exigence fondamentale : un État social ne peut fonctionner sans équité, sans transparence et sans crédibilité dans l’usage de l’argent public.

Mais cette exigence devrait aussi s’appliquer au secteur de la presse.

Car derrière les discours sur la modernisation du paysage médiatique et le soutien au pluralisme, le système d’aide publique à la presse révèle aujourd’hui des contradictions profondes qui alimentent un sentiment croissant d’injustice au sein du secteur.

Le problème ne réside plus uniquement dans le montant des aides. Il réside dans leur logique même.

Aujourd’hui, les grandes entreprises de presse bénéficient, pour certaines, d’une prise en charge quasi-totale des masses salariales des journalistes et des employés.

Pendant ce temps, les petites entreprises de presse restent confinées dans un système de soutien limité, partiel et profondément déséquilibré.

Et le paradoxe est saisissant : au moment même où l’on annonce des efforts en faveur des petites structures, celles-ci continuent en réalité d’être privées du droit d’accéder aux mêmes mécanismes de soutien que les grands groupes.

Autrement dit, les petites entreprises ne réclament pas des privilèges. Elles demandent simplement l’égalité de traitement.

Car comment parler d’équité lorsque certaines structures voient toutes leurs charges salariales prises en compte, tandis que d’autres doivent survivre avec des aides qui ne couvrent qu’une fraction infime des coûts réels, sans même intégrer les employés non journalistiques pourtant indispensables au fonctionnement quotidien d’une rédaction moderne ?

Cette situation finit par institutionnaliser une forme de discrimination économique au sein même du secteur.

Et plus inquiétant encore : de nombreuses discussions internes au secteur reconnaissent désormais l’existence de dérives importantes dans l’utilisation du soutien public.

Masses salariales artificiellement gonflées, structures hybrides mêlant fonctions éditoriales et activités périphériques, montages opportunistes éloignés de la mission journalistique initiale : autant de pratiques qui nourrissent aujourd’hui un malaise profond.

Car l’enveloppe publique destinée au soutien de la presse n’a jamais été pensée pour financer des écosystèmes parallèles ou des logiques de captation budgétaire.

Elle devait permettre de consolider un secteur stratégique pour le pays. Le problème devient alors politique et institutionnel.

Car la philosophie d’un État social ne consiste pas à renforcer indéfiniment les positions dominantes.

Elle vise au contraire à réduire les déséquilibres et les inegalités, à soutenir les acteurs fragiles et à garantir des conditions minimales d’égalité des chances.

Or, dans le secteur de la presse, le sentiment inverse s’installe progressivement : celui d’un système où les acteurs les plus puissants disposent des meilleurs leviers de négociation et des plus grandes capacités d’absorption budgétaire, pendant que les petites structures doivent continuellement se battre pour leur simple survie.

Dans ce contexte, le communiqué publié par l’Union des petites entreprises de presse illustre parfaitement le climat actuel.

L’organisation dénonce notamment l’introduction de nouvelles conditions administratives pour accéder au soutien public 2026, notamment l’exigence de cinq journalistes professionnels en plus du directeur de publication pour les médias électroniques, alors que les textes réglementaires en vigueur fixeraient ce seuil à quatre journalistes professionnels.

Au-delà du débat juridique, cette controverse révèle surtout une inquiétude plus profonde : celle de voir les petites structures progressivement exclues du système à travers des critères de plus en plus difficiles à satisfaire, uniquement. Des critères qui ne découlent d’aucune disposition légale claire ni d’un cadre réglementaire transparent. Des critères qui relèvent davantage d’un simple « ijtihad » administratif élaboré par quelques personnes qui semblent surtout soucieuses de préserver certains intérêts et de satisfaire leurs proches ou leurs alliés au sein du secteur.

L’Union critique également une gouvernance jugée opaque, des discussions limitées à certains acteurs influents du secteur et des décisions élaborées dans des cercles fermés, loin d’une approche réellement participative.

Ces questions méritent d’être posées.

Parce qu’un système de soutien public qui produit un sentiment d’inégalité finit toujours par fragiliser sa propre légitimité.

Et personnellement, après tout ce que le dossier de mon entreprise a subi comme contrôles, vérifications et intrusions allant jusqu’à questionner mon droit légitime à un salaire, personne ne pourra me reprocher de poser aujourd’hui ces interrogations.

Le problème n’est pas le contrôle. Le problème est l’égalité devant le contrôle.

Si certaines entreprises doivent justifier chaque dirham, chaque fiche de paie et chaque dépense, alors il est légitime de demander si les mêmes standards de transparence s’appliquent réellement à tous les acteurs du secteur.

Un État fort n’a pas peur de la transparence. Une entreprise sérieuse n’a pas peur du contrôle.

Mais ce qui détruit la confiance, c’est l’impression que certains vivent sous un régime d’exception permanent pendant que d’autres doivent continuellement défendre leur droit d’exister.

L’État social ne peut fonctionner durablement sans justice, sans cohérence et sans égalité de traitement.

Et cela vaut aussi pour la presse.

Car soutenir la presse ne signifie pas simplement distribuer de l’argent public.

Cela signifie construire un secteur professionnel, crédible, pluraliste et capable d’accompagner les grandes transformations du Maroc contemporain.

Sans cela, le soutien public risque progressivement de perdre sa vocation initiale pour devenir un simple mécanisme de reproduction des déséquilibres, des réseaux d’intérêts et des rapports de force internes au secteur.

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