Colloque : « L’art contemporain et ses dimensions cognitives »
La ville de Casablanca a accueilli les travaux de la deuxième édition du Forum Académique International des Arts Plastiques, organisé par l’Association Art Wave à l’Hôtel Kenzi Tower. Cette initiative scientifique et culturelle avait pour objectif de consolider la culture de la recherche académique dans le domaine des arts visuels et de favoriser le dialogue intellectuel entre artistes, chercheurs et critiques issus de plusieurs pays arabes. Le forum a constitué une rencontre scientifique d’envergure consacrée à l’examen des problématiques soulevées par l’art contemporain et à l’exploration de ses dimensions philosophiques et intellectuelles à la lumière des profondes mutations culturelles et technologiques qui caractérisent le monde actuel.

Placée sous le thème « L’art contemporain et ses dimensions cognitives », cette édition témoigne d’une volonté de dépasser les approches descriptives et esthétiques traditionnelles de l’œuvre d’art pour privilégier des lectures critiques intégrant ses dimensions philosophiques, sociologiques et culturelles. L’art contemporain n’est plus seulement une pratique esthétique destinée à produire des images ; il constitue désormais un véritable champ de savoir interdisciplinaire qui participe à la production de la pensée, à la redéfinition des représentations liées à l’identité, à la mémoire, à l’espace et à la technologie, tout en accompagnant les transformations civilisationnelles et numériques des sociétés contemporaines.
Le colloque scientifique a réuni un panel d’universitaires, d’artistes, de chercheurs et de critiques provenant de plusieurs pays arabes, conférant à cette rencontre une dimension internationale et enrichissant les débats grâce à la diversité des références théoriques et des approches critiques. Les travaux ont été modérés par l’écrivain et critique d’art marocain Benyounes Amirouche, dont l’expérience dans le domaine de la critique artistique et la connaissance approfondie des évolutions de l’art arabe ont permis d’orienter les échanges vers les grandes questions intellectuelles qui traversent aujourd’hui la création plastique contemporaine.

Le Dr Ghazi Houssein, chercheur et artiste plasticien tunisien, a présenté une communication consacrée aux enjeux de la recherche esthétique et de l’analyse du discours plastique, en s’appuyant sur des approches critiques contemporaines mettant en évidence les mutations intellectuelles de l’art actuel ainsi que son lien étroit avec les questionnements philosophiques et culturels contemporains.
Le Dr Ahmed Salama, artiste plasticien saoudien, est intervenu sur les relations dialectiques entre l’expérience créatrice et la réflexion théorique à travers une présentation des principes de l’École Pointilliste, dont il est considéré comme le pionnier dans le monde arabe. Il a expliqué que cette démarche repose sur la construction de l’image à partir de petites touches ponctuelles de couleurs pures, réparties selon des principes scientifiques inspirés des théories de la couleur et de la perception visuelle, sans recourir au mélange traditionnel des pigments. Cette méthode produit une harmonie chromatique et une luminosité particulières grâce au mélange optique effectué par l’œil du spectateur. Elle mobilise également les couleurs complémentaires et une distribution rigoureuse des points afin de renforcer la profondeur et les contrastes. Selon lui, cette école réussit à concilier la recherche scientifique et la sensibilité esthétique tout en réinterprétant le patrimoine et la culture saoudiens dans une vision plastique résolument contemporaine.

L’artiste plasticienne marocaine et doctorante-chercheuse en interculturalité Chellah Zemmouri a consacré son intervention aux dimensions multiculturelles de l’art contemporain marocain. Elle a inscrit son analyse dans le contexte historique de l’après-indépendance, marqué par la quête d’une identité artistique propre et par l’ouverture aux courants artistiques internationaux.
Son exposé a mis en évidence la présence de l’héritage marocain à travers les symboles, les signes et les matériaux artistiques, en proposant une analyse du discours visuel des œuvres de Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chabâa, figures majeures de l’École de Casablanca. Elle a montré comment ces artistes ont réinterprété les matériaux et les formes locales afin de construire une modernité marocaine originale, fondée sur le dialogue et la coexistence des cultures.
Enfin, Chellah Zemmouri a évoqué les initiatives et les forums artistiques qui témoignent de l’interculturalité et des processus d’acculturation, mettant en lumière la dynamique d’un art contemporain marocain où tradition et modernité se rencontrent pour faire émerger une esthétique fondée sur le dialogue entre les cultures.
Les travaux se sont achevés par l’intervention de la Dr Kinza Sahraoui, universitaire et artiste plasticienne tunisienne, qui a développé une réflexion sur la complémentarité entre la recherche académique et la pratique artistique. Son analyse critique a porté sur les mutations actuelles du discours plastique à la lumière des évolutions méthodologiques et théoriques qui marquent les études artistiques contemporaines.
L’ensemble des interventions a convergé vers une même conclusion : l’art contemporain constitue aujourd’hui un champ de connaissance transversal où se croisent la philosophie, la sociologie, l’anthropologie ainsi que les études culturelles et médiatiques. Dans cette perspective, l’artiste dépasse désormais son rôle traditionnel de créateur d’objets esthétiques pour devenir un véritable acteur culturel, capable d’interroger le réel, de produire du sens et de contribuer à la construction de la conscience collective à travers un langage visuel reflétant la complexité du monde contemporain.

Le forum a également offert un espace privilégié d’échanges entre chercheurs, artistes et représentants des institutions culturelles et médiatiques. Il a favorisé le développement de nouvelles perspectives de coopération académique et artistique entre les expériences arabes, tout en confirmant la place de Casablanca comme pôle de dialogue culturel, de création et d’accueil d’initiatives scientifiques et artistiques à dimension arabe et internationale.
Les travaux se sont conclus par une série de recommandations scientifiques appelant à poursuivre les recherches sur les problématiques intellectuelles et esthétiques soulevées par l’art contemporain, à renforcer les études critiques spécialisées et à encourager les approches interdisciplinaires reliant les arts visuels aux sciences humaines et sociales. Les participants ont également insisté sur la nécessité de construire des réseaux de coopération académique à l’échelle du monde arabe et de multiplier les rencontres scientifiques faisant de l’art un véritable espace de production des connaissances et de réflexion sur les mutations culturelles contemporaines, afin de consolider la place de la recherche artistique arabe dans l’accompagnement des transformations civilisationnelles actuelles.
Plateforme : Lecture de la pensée du peintre et critique d’art Benyounes Amirouche

Penser par le regard : une matrice pour une nouvelle civilisation. Cette réflexion repose sur le constat que l’art arabe a progressivement affirmé sa présence au sein de la scène culturelle contemporaine. Toutefois, cette présence demeure appelée à renforcer sa légitimité dans un espace intellectuel arabe qui, historiquement, a privilégié la parole écrite et orale au détriment de l’image. Dès lors, il devient indispensable de réhabiliter la pensée visuelle comme l’un des fondements essentiels de la production du savoir dans la civilisation contemporaine.
Cette approche considère que les profondes mutations technologiques et culturelles ne permettent plus de réduire l’art à la peinture ou à la sculpture, formes traditionnelles de la création. Elles ont donné naissance à de nouveaux médiums d’expression, tels que les arts numériques, les performances, les installations et les plateformes interactives. Cette évolution marque le passage d’une logique de production de formes à une logique de production d’idées. L’œuvre d’art cesse ainsi d’être une fin en soi pour devenir un instrument de réflexion, un espace de questionnement et un vecteur de positionnement critique face au réel.
Dans cette perspective, l’art conceptuel occupe une place centrale en tant que tournant historique ayant déplacé le centre de gravité de la matière vers l’idée, de la maîtrise technique vers la construction conceptuelle. Cette transformation a largement contribué à l’émergence des pratiques artistiques contemporaines qui intègrent désormais la réflexion philosophique et critique au cœur même du processus créatif.
Cette vision souligne également que la révolution numérique a profondément redéfini la relation entre l’artiste et le public. Les œuvres dépassent aujourd’hui les limites des musées et des galeries pour circuler dans les espaces numériques, ce qui impose à l’artiste arabe de s’inscrire dans le réseau mondial de la création tout en préservant son identité culturelle et en développant un langage visuel capable de dialoguer avec les grandes questions universelles.
La pensée visuelle apparaît ainsi comme une compétence cognitive qui dépasse l’acte de voir pour englober l’analyse, l’interprétation et la compréhension des structures symboliques et culturelles de l’image. À une époque où celle-ci est devenue le langage le plus influent dans la formation de la conscience individuelle et collective, l’édification d’une véritable culture visuelle critique constitue une nécessité civilisationnelle afin de faire face au flux incessant d’images généré par les médias et les technologies numériques.
En définitive, cette réflexion conclut que l’avenir de l’art ne dépend pas uniquement du perfectionnement de ses techniques, mais surtout de sa capacité à produire de la connaissance et à instaurer un dialogue fécond entre l’art et la science, entre la création et la technologie, entre le local et l’universel. Penser par le regard n’est plus une simple aptitude esthétique : il s’agit désormais d’une pratique intellectuelle fondatrice d’une nouvelle civilisation où l’art devient un outil privilégié pour comprendre le monde, renouveler les formes de la conscience et contribuer à l’édification de la société de la connaissance.
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