Quand l’ONU se mêle d’intelligence artificielle, faut-il s’en réjouir ou s’en amuser ? Voilà qu’une institution internationale, réputée pour sa lenteur et son peu d’efficacité face aux graves crises qui secouent la planète, appelle à une gouvernance mondiale de l’IA.
Elle reconnaît pourtant le gouffre abyssal qui sépare le colosse américain et son challenger chinois du reste du monde en matière de puissance de calcul, dans une proportion de neuf sur dix. Les États-Unis s’accaparent à eux seuls 75 % des 500 plus gros supercalculateurs de la planète.
191 pays, en retard sur les États-Unis et la Chine en matière de développement de l’IA et de financement de la recherche, militeraient via l’ONU pour une réduction des inégalités. Les géants américains de la Tech doivent bien s’en esclaffer.
L’autre décalage, quelque peu gênant pour les bureaucrates de l’honorable institution octogénaire qu’est l’ONU, est d’ordre démographique et générationnel.
Les enfants recourent trois fois plus que les adultes à l’IA générative, dont les capacités progressent à une vitesse que les générations X, Y et Z tentent de suivre, avec des chances de succès proportionnelles à la distance temporelle qui sépare leur date de naissance de l’émergence de cette nouvelle technologie.
Mais il est vrai qu’il y a péril en la demeure, comme le soulignent les 40 scientifiques mobilisés par l’ONU pour produire le rapport préliminaire du Groupe scientifique international indépendant des Nations Unies sur l’intelligence artificielle, publié le 1er juillet.
Le rapport souligne à la fois les applications avantageuses de l’IA pour l’amélioration du bien-être de l’humanité – notamment dans le domaine médical – et les menaces liées à la désinformation, à la cybercriminalité et à l’impact sur l’environnement.
Il est même fait allusion à la singularité : le moment où l’IA pourrait devenir capable de s’améliorer par elle-même, sans que les humains ne puissent en maîtriser ni même suivre l’évolution. Les scientifiques onusiens parlent littéralement de perte de contrôle.
Pour les fans du cinéma des années 1980, cela ressemble étrangement au scénario du film Terminator, où l’IA Skynet prend le contrôle d’elle-même et déclenche l’apocalypse.
Plus sérieusement, le risque le plus réel sur lequel les scientifiques onusiens ont mis l’accent est le décalage entre une poignée de nations entrées pleinement dans le XXIe siècle et les autres. Sur les 107 modèles d’IA existants, 94 appartiennent aux États-Unis et à la Chine.
Dans ce paysage dominé par les géants, quelle marge de manœuvre pour un pays comme le Maroc ?
Ambitions et défis du Maroc
Le Conseil économique, social et environnemental a publié, en juin 2024, un avis sur les usages et perspectives de développement de l’intelligence artificielle au Maroc.
En septembre de la même année, la stratégie « Digital Morocco 2030 » a été annoncée, avec l’ambition d’injecter 11 milliards de dirhams dans des projets structurants, de former 100 000 jeunes et de créer 240 000 emplois d’ici 2030.
Lors d’une journée d’études consacrée à l’IA, tenue en janvier dernier, la ministre chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration a indiqué que l’intégration de l’IA dans l’industrie et l’administration devrait se traduire par une contribution au PIB de l’ordre de 100 milliards de dirhams en 2030. Le Maroc cherche à devenir un hub technologique.
Il aurait été souhaitable de citer, dans le cadre de cet article, le rapport réalisé en mai 2024 par la Chambre des représentants. Sauf qu’il est impossible d’y accéder via son site internet !
Ce que l’on sait de ce rapport, grâce à un article publié par Oxford Insights en juin 2025, c’est qu’il met l’accent sur l’éparpillement des réels efforts déployés par les différents départements en matière de numérisation et d’usage de l’IA. Une meilleure coordination des initiatives est donc recommandée.
Dans un intéressant article relatif à la stratégie du Maroc en matière d’IA, publié en juillet 2025 par la Fondation Jean-Jaurès, son auteur, Bechar Benmoumen, écrit : « Si le Maroc affiche une trajectoire ascendante – multiplication des data centers, publications scientifiques en forte croissance, implantation de centres R&D internationaux –, il reste classé 88ᵉ au Government AI Readiness Index en 2023. » Il souligne également : « Ses dépenses de R&D plafonnent à 0,75 % du PIB, et aucune loi-cadre spécifique n’encadre pour l’instant l’usage de l’IA. Le pays investit dans des infrastructures de rang mondial, mais peine à retenir ses talents ; il se projette en hub africain, mais reste dépendant des standards étrangers. ».
Pour un dinosaure de la génération X, mieux initié aux sciences qu’aux nouvelles technologies, une question toute simple se pose. Si les data centers, piliers de l’écosystème de l’IA, sont énergivores et que le Maroc importe actuellement 15 à 20 % de sa consommation électrique, quelle prétention est-il raisonnablement légitime de nourrir à ce sujet ?
Il ne s’agit pas d’être pessimiste, mais réaliste, de manière à élaborer des démarches efficaces, temporellement adaptées à une technologie transformatrice qui connaît une évolution accélérée. Sans oublier que l’économie physique demeure le socle de tout réel développement.
Le cerveau humain ne pèse que 2 % du corps, mais absorbe 20 % de l’énergie consommée. Il n’en demeure pas moins qu’il faut bien alimenter les 98 % de ce corps qui le porte.
Entre ambition et réalité, le Maroc devra trouver son équilibre, faute de quoi l’IA restera un mirage technologique.
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