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mardi 11 août 2026 - 12:20

Maroc 2026 : l’élection de tous les possibles

election 2026 maroc
A A

Najiba Jalal

.Corps électoral resserré, appareils partisans décisifs, candidats sous surveillance et prétendants inattendus à la primature : le scrutin législatif du 23 septembre pourrait rebattre les cartes bien au-delà d’un simple partage des sièges.

À première vue, les élections législatives marocaines de 2026 pourraient ressembler aux précédentes : les mêmes grandes formations, des alliances recomposées à la marge et une compétition dominée par les appareils les mieux implantés. Pourtant, derrière cette apparente continuité, une transformation plus profonde est à l’œuvre.

Trois dynamiques pourraient déterminer l’issue du scrutin : l’étroitesse du corps électoral qui participe réellement au vote, la recomposition silencieuse des centres de pouvoir au sein des partis et la volonté affichée d’assainir la vie politique en resserrant les conditions d’éligibilité.

Autrement dit, l’élection ne se jouera pas seulement entre les candidats qui auront réussi à convaincre les électeurs. Elle commencera bien avant la campagne, au moment de déterminer qui pourra se présenter, qui obtiendra une investiture et quelles personnalités les partis choisiront de placer dans leur dispositif national.

C’est pourquoi une lecture fondée exclusivement sur les résultats de 2021 serait insuffisante. Ceux-ci fournissent un point de départ, mais ils ne disent ni quels candidats atteindront la ligne d’arrivée, ni même lesquels seront autorisés à prendre le départ.

.Le paradoxe d’une démocratie à base électorale réduite

La première clé de compréhension tient à un paradoxe : les élections marocaines sont décidées par une fraction relativement limitée de la population en âge de voter.

Entre les citoyens non inscrits, les abstentionnistes, les indécis et une partie importante de la jeunesse qui ne se reconnaît plus dans l’offre partisane, la compétition se concentre sur un électorat bien plus restreint que ne le laisse penser la démographie du pays.

Cette réalité favorise moins les formations capables de susciter une vague d’enthousiasme que celles qui savent conduire leurs électeurs jusqu’aux urnes. Quand la participation est faible, l’organisation prend le pas sur la popularité. L’implantation territoriale, les réseaux d’élus, la notoriété des candidats et la connaissance presque cadastrale des circonscriptions deviennent déterminantes.

Un responsable politique peut accumuler des millions de vues sur les réseaux sociaux et s’incliner face à un concurrent peu connu nationalement, mais solidement implanté dans sa commune, son quartier ou sa province. Le bulletin de vote obéit encore largement à des logiques de proximité que les algorithmes peinent à mesurer.

C’est ce qui continue de donner un avantage au Rassemblement national des indépendants, au Parti authenticité et modernité et à l’Istiqlal. Leur force ne réside pas uniquement dans leurs directions nationales, mais dans leurs réseaux d’élus, de présidents de communes, de parlementaires et de relais locaux. Le Mouvement populaire et l’Union socialiste peuvent, pour les mêmes raisons, obtenir des résultats nettement supérieurs à leur visibilité médiatique.

Mais cette mécanique comporte un risque. Elle peut produire un Parlement juridiquement légitime tout en laissant persister un fossé avec l’état d’esprit général de la société, notamment celui d’une jeunesse qui exprime de plus en plus son malaise en dehors des cadres politiques traditionnels.

En 2026, le taux de participation ne constituera donc pas une simple donnée statistique. Il sera l’un des principaux indicateurs de la légitimité politique du scrutin.

. Fouzi Lekjaa, l’atout stratégique du PAM

L’arrivée officielle de Fouzi Lekjaa au Parti authenticité et modernité et son intégration directe au bureau politique ne relèvent pas d’un recrutement partisan ordinaire.

Lekjaa ne rejoint pas le PAM comme un militant appelé à gravir progressivement les échelons. Il y entre avec un capital déjà constitué : une expérience au cœur de la décision budgétaire, une connaissance des grands dossiers de l’État, une exposition internationale et une popularité forgée dans le football, domaine dans lequel il est associé, aux yeux d’une partie de l’opinion, à une culture du résultat.

Le PAM disposait déjà d’un appareil territorial puissant et d’un nombre important d’élus. Il lui manquait toutefois une personnalité nationale susceptible d’incarner immédiatement la compétence exécutive et d’être projetée, dans l’imaginaire collectif, à la tête du gouvernement. Lekjaa pourrait combler ce vide.

Son positionnement devient d’autant plus intéressant qu’il n’a nul besoin de diriger formellement le parti pour entrer dans l’équation de la primature.

L’article 47 de la Constitution dispose que le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, compte tenu de leurs résultats. Il n’impose pas que cette personnalité soit le secrétaire général ou le dirigeant officiel de la formation victorieuse.

Fatima-Zahra Mansouri pourrait ainsi continuer à conduire le PAM et son appareil, tandis que Fouzi Lekjaa apparaîtrait comme une option possible pour la direction du gouvernement en cas de victoire électorale du parti.

La stratégie comporte néanmoins un risque. La popularité acquise dans le football va être confrontée aux réalités beaucoup plus abrasives de la politique. Les succès sportifs produisent de l’adhésion ; les questions budgétaires, fiscales et sociales divisent. Lekjaa pourrait être interrogé non seulement sur les victoires symboliques du Maroc, mais aussi sur les prix, les prélèvements, l’investissement public et les arbitrages de l’État.

La véritable inconnue n’est donc plus sa capacité à attirer l’attention. Elle est de savoir si le PAM saura convertir son capital symbolique en voix, puis en sièges.

. Aziz Akhannouch, le retrait qui n’en est pas un

Le choix d’Aziz Akhannouch de ne pas briguer un troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants pourrait être interprété comme le début d’un retrait politique. Cette lecture serait pourtant prématurée.

Akhannouch n’a annoncé ni son départ du RNI ni sa rupture avec l’organisation qu’il a profondément restructurée en dix ans. Il quitte la direction formelle d’un parti qu’il a transformé en machine électorale, élargi territorialement et conduit à la première place en 2021 avec 102 sièges.

L’accession de Mohamed Chouki à la tête du RNI ressemble davantage à une succession maîtrisée qu’à une révolution interne. Elle permet de renouveler la façade organisationnelle tout en préservant l’essentiel des équilibres, des réseaux et des méthodes qui ont fait la puissance électorale du parti.

Akhannouch conserve par ailleurs un atout singulier : sa connaissance des milieux économiques et des partenaires internationaux. Dans un Maroc engagé dans une course à l’investissement, à l’industrialisation et au financement de grands projets stratégiques, sa capacité à rassurer les investisseurs demeure une ressource politique.

Le mécontentement exprimé sur les réseaux sociaux ne doit certes pas être ignoré. Mais il ne peut être confondu avec une projection électorale. Les plateformes amplifient les colères, privilégient les discours les plus tranchés et donnent une visibilité disproportionnée aux groupes les plus actifs. Elles ne mesurent ni l’implantation territoriale d’un parti ni la capacité de ses élus à mobiliser leurs soutiens le jour du scrutin.

Dans plusieurs circonscriptions, le bilan d’un président de commune ou d’un député RNI pourra être évalué séparément de celui du gouvernement. Cette distinction entre jugement national et fidélité locale pourrait permettre au parti de résister davantage que ne le suggère le climat numérique.

Surtout, le départ d’Akhannouch de la présidence du RNI ne l’exclut pas constitutionnellement d’une éventuelle reconduction à la tête du gouvernement. Si le parti arrive de nouveau en tête, Mohamed Chouki ne sera pas automatiquement le seul choix possible. Une personnalité issue de la formation victorieuse pourra être nommée — y compris, en théorie, Aziz Akhannouch lui-même.

L’ancien président du RNI n’a donc peut-être pas quitté la scène. Il s’est simplement déplacé hors de son premier plan organisationnel.

. L’Istiqlal face au piège de la coresponsabilité

Dans un paysage souvent présenté comme un duel entre le RNI et le PAM, l’Istiqlal demeure le troisième pôle susceptible de déjouer les pronostics.

Avec 81 sièges obtenus en 2021, il ne se situait qu’à six sièges du PAM et à vingt et un du RNI. Il possède une histoire, une identité politique reconnaissable, une implantation nationale ainsi que des réseaux d’élus, de notables, de syndicalistes et de cadres capables de mobiliser des électorats très différents.

Son secrétaire général, Nizar Baraka, associe expérience politique, formation économique et pratique gouvernementale. Mais le parti reste prisonnier d’une contradiction : il souhaite apparaître comme une alternative tout en participant pleinement à la majorité sortante.

L’Istiqlal a parfois cherché à se démarquer du chef du gouvernement et à prendre ses distances avec les critiques visant Aziz Akhannouch. Cette stratégie rencontre une limite évidente. Il n’est pas un observateur de l’action gouvernementale, mais l’un de ses principaux acteurs. Il dirige des départements importants, participe aux arbitrages et partage la responsabilité de la politique menée.

Le parti ne pourra donc pas faire campagne comme s’il sortait de l’opposition. Pour prétendre à la première place, il devra assumer sa part du bilan collectif tout en expliquant précisément ce qu’il ferait différemment s’il dirigeait la prochaine coalition.

Sa force demeure néanmoins considérable. À l’instar du RNI et du PAM, son poids réel est probablement mieux perceptible dans les communes, les provinces et les réseaux locaux que dans les tendances publiées sur les plateformes numériques.

L’Istiqlal peut viser la première place. À défaut, il pourrait devenir le pivot sans lequel aucune majorité stable ne serait possible.

. Le PJD, retour possible mais revanche incertaine

Le Parti de la justice et du développement aborde le scrutin depuis une position radicalement différente. Libéré de toute responsabilité dans l’actuel gouvernement, il peut tenter de transformer la hausse du coût de la vie, le chômage et la défiance envers les institutions intermédiaires en vote sanction.

Après son effondrement historique — de 125 sièges en 2016 à seulement 13 en 2021 —, le parti conserve malgré tout une organisation disciplinée, une présence numérique importante et une capacité de mobilisation supérieure à son poids parlementaire actuel. Abdelilah Benkirane demeure, lui aussi, capable de parler à un électorat que les autres formations atteignent difficilement.

Une faible participation pourrait paradoxalement favoriser le PJD. Les partis disposant d’un noyau idéologique fidèle et discipliné résistent généralement mieux à l’abstention que ceux dont l’électorat est plus large, mais moins certain de se déplacer.

Pour autant, le retour ne signifie pas nécessairement la reconquête du pouvoir. Les dix années passées à la tête du gouvernement n’ont pas été effacées des mémoires. Les divisions internes, les compromis successifs et les renoncements reprochés au parti continuent de peser.

Le scénario le plus crédible serait celui d’une reconstitution significative de son groupe parlementaire, voire d’un retour à la tête de l’opposition. Reprendre immédiatement la première place exigerait une vague électorale d’une tout autre ampleur.

. Les partis moyens, futurs arbitres du pouvoir

L’Union socialiste des forces populaires et le Mouvement populaire ne semblent pas, à ce stade, en mesure de remporter le scrutin. Leur influence pourrait néanmoins dépasser largement leur classement.

Avec ses 34 sièges remportés en 2021, l’USFP a démontré que son savoir-faire électoral, ses candidats locaux et sa souplesse dans les alliances continuaient de compenser l’affaiblissement de son rayonnement idéologique. Il lui manque encore un discours national suffisamment distinctif pour provoquer une véritable dynamique de conquête. Mais dans un Parlement fragmenté, ses élus pourraient s’avérer indispensables à la formation d’une coalition.

Le Mouvement populaire, qui comptait 28 députés, repose quant à lui sur une force territoriale discrète : monde rural, régions montagneuses, réseaux communaux et ancrage amazigh. Sous la conduite de Mohamed Ouzzine, le parti a gagné en visibilité et en vigueur rhétorique. Son défi reste de dépasser ses bastions traditionnels pour s’adresser davantage aux villes, aux jeunes et aux classes moyennes.

À leurs côtés, le Parti du progrès et du socialisme et l’Union constitutionnelle pourraient eux aussi jouer les forces d’appoint. Dans un système où aucun parti ne peut raisonnablement espérer atteindre seul la majorité absolue, le quatrième ou le cinquième groupe parlementaire peut peser davantage dans la formation du gouvernement que l’écart séparant le premier du deuxième.

. La moralisation, variable décisive du scrutin

L’inconnue la plus sensible ne concerne peut-être pas le déplacement des électeurs d’un parti à l’autre, mais l’absence possible de certains candidats sur les bulletins de vote.

La volonté de moraliser la vie publique pourrait conduire à un examen plus rigoureux des investitures, de l’éligibilité et du passé judiciaire des prétendants. La législature actuelle a été marquée par la déchéance de plusieurs parlementaires à la suite de condamnations ou d’infractions électorales. Les partis savent désormais qu’une candidature réputée « gagnante » peut devenir, après l’élection, une bombe judiciaire et réputationnelle.

Il faut cependant distinguer trois situations.

La première relève de l’inéligibilité fondée sur la loi ou sur une décision judiciaire. La deuxième concerne le rejet administratif d’un dossier ne remplissant pas les conditions requises, sous le contrôle du juge. La troisième dépend de la décision du parti de ne pas investir une personnalité controversée, même en l’absence de condamnation définitive.

C’est probablement à ce troisième niveau que se jouera une partie de la recomposition. Les directions partisanes pourraient procéder à un « nettoyage préventif » de leurs listes, en écartant des candidats autrefois considérés comme incontournables, mais dont le coût politique ou moral est devenu supérieur au rendement électoral.

L’exercice reste délicat. Moraliser ne doit pas signifier condamner sur la base d’une rumeur, d’une campagne médiatique ou d’une accusation non établie. La présomption d’innocence ne saurait être remplacée par une présomption générale de culpabilité.

La crédibilité du processus dépendra donc de critères transparents, de décisions motivées, d’un droit effectif au recours et, surtout, d’une application équitable des règles à toutes les formations.

. Quand l’exclusion d’un candidat peut faire basculer une élection

Dans un corps électoral resserré, l’éviction de quelques candidats influents peut suffire à modifier le résultat de plusieurs circonscriptions, puis l’ordre d’arrivée des partis au niveau national.

Le vote marocain reste en partie personnalisé. Dans de nombreuses régions, on choisit un candidat, une famille, une réputation locale ou un réseau de proximité autant qu’un emblème partisan. Lorsqu’un parti perd son principal candidat, son électorat ne se reporte pas nécessairement sur le remplaçant investi. Il peut suivre la personnalité exclue, s’abstenir ou rejoindre un concurrent.

Cette perspective soumet les partis à une question essentielle : sont-ils de véritables institutions capables de produire et de renouveler leurs élites, ou seulement des véhicules électoraux dans lesquels circulent les mêmes notables au gré des investitures ?

Si la moralisation permet l’émergence de profils nouveaux, moins dépendants de l’argent et des systèmes d’influence locaux, elle pourrait renouveler la représentation. Si elle se contente d’écarter quelques noms tout en maintenant la logique générale de recrutement des notables, elle ne changera que les acteurs, pas le système.

. La bataille commencera avant les urnes

À ce stade, quatre pôles structurent la compétition.

Le PAM dispose d’une puissante implantation territoriale et, avec Fouzi Lekjaa, d’une personnalité désormais imaginable à la tête du gouvernement.

Le RNI conserve la machine électorale qui lui a permis de gagner en 2021, mais devra réussir sa première grande épreuve depuis le passage de témoin entre Aziz Akhannouch et Mohamed Chouki.

L’Istiqlal peut progresser, voire créer la surprise, à condition de résoudre la contradiction entre sa participation au gouvernement et sa volonté de se présenter comme une alternative.

Le PJD, enfin, tentera de convertir le mécontentement social et l’abstention en dynamique de retour.

Derrière eux, plusieurs formations moyennes attendront le moment où l’arithmétique parlementaire transformera leurs sièges en pouvoir de négociation.

Mais l’enjeu fondamental dépasse encore cette compétition. Les élections de 2026 seront autant celles des candidats retenus que celles des électeurs mobilisés. Elles décideront qui siègera au Parlement, mais aussi quel rapport la société marocaine entretient encore avec ses partis et ses institutions représentatives.

Le véritable test ne consistera donc pas seulement à connaître le nom du parti arrivé en tête, ni celui de la personnalité appelée à diriger le gouvernement. Il sera de savoir si le scrutin aura réussi à élargir la participation, renouveler les élites et restaurer une part de la confiance perdue.

Faute de quoi, le Maroc n’aura pas changé de cycle politique. Il aura simplement redistribué les sièges entre les mêmes forces, à l’intérieur du même cercle électoral.

Et c’est peut-être là que se trouve la question décisive de septembre 2026 : assistera-t-on à l’ouverture d’un nouvel horizon politique, ou à une nouvelle répartition des fauteuils dans un paysage demeuré inchangé ?

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