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accueil, Chroniques
vendredi 11 septembre 2026 - 23:46

CNP : quand les princes de la presse rêvent de leur propre principauté

cnp najiba jalal
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Najiba Jalal

Selon une formule souvent attribuée à Joseph Kessel, « le journaliste est un prince qui n’a pas les moyens de son rang ».

La phrase était belle. Elle racontait une époque où le journaliste fréquentait les palais sans les posséder, rencontrait les puissants sans devenir l’un des leurs et voyageait avec, pour seule fortune, sa plume et sa liberté. Il pouvait entrer chez les princes, mais il devait rester du côté de ceux qui n’avaient pas accès au château.
Cette époque paraît bien lointaine.

Aujourd’hui, on trouve des journalistes millionnaires. Pourquoi pas ? La réussite n’est ni une faute ni un délit. On trouve aussi des éditeurs prospères. Tant mieux, si cette prospérité vient du travail, de l’audience, de l’investissement et de la qualité éditoriale.

Mais on voit également apparaître une autre catégorie : celle de ceux qui ne se contentent plus d’avoir les moyens du prince. Ils veulent désormais son rang, son autorité, sa cour et, surtout, son pouvoir de décider qui mérite d’entrer dans le palais et qui doit rester devant la porte.

Pire encore : certains journalistes ne veulent plus seulement faire taire leurs confrères. Ils veulent réduire au silence jusqu’à un parti politique, ses responsables et, à travers eux, les citoyens qu’il représente.

Ils ne veulent plus seulement diriger leurs journaux. Ils veulent régenter toute la profession.

Ils ne veulent plus convaincre. Ils veulent contrôler.

Ils ne veulent plus informer le pouvoir. Ils veulent en devenir une extension. Ils ne veulent plus raconter le pouvoir, mais l’exercer!

Et lorsque l’argent ne suffit plus, certains seraient tentés de recourir à la pression, au chantage ou à l’extorsion. Non pour défendre la presse, mais pour transformer l’information en monnaie d’échange : payez, soutenez, obéissez ou préparez-vous à être exposés, attaqués ou exclus.

Ce n’est plus du journalisme. C’est l’exploitation de la peur sous couverture médiatique.

Le danger devient immense lorsque ces pratiques rencontrent l’autorité institutionnelle. Car un éditeur puissant peut intimider. Mais un éditeur puissant installé au cœur d’une institution professionnelle peut, en plus, peser sur les cartes de presse, l’accès au métier, les sanctions, la représentation des entreprises et, directement ou indirectement, la répartition des ressources publiques.

Il ne dispose alors plus seulement d’un média. Il tient potentiellement une partie du destin professionnel de ses confrères.

C’est ici que la formule attribuée à Kessel change tragiquement de sens. Le journaliste d’autrefois était un prince sans moyens.

Certains journalistes d’aujourd’hui ont obtenu les moyens et veulent maintenant se fabriquer une principauté.

Une principauté avec ses courtisans, ses obligés, ses protégés et ses bannis.

Une principauté où l’on distribue les reconnaissances, où l’on contrôle les accès, où l’on récompense les fidèles et où l’on écarte les récalcitrants.

Le rejet annoncé des dossiers de 69 entreprises de presse ne peut donc être traité comme un simple incident administratif. Selon la Fédération marocaine des éditeurs de journaux, ces dossiers ont été écartés après l’examen, en quelques heures, d’un volume considérable de documents. Parmi les entreprises concernées figureraient des titres historiques et des médias reconnus.

Il appartient naturellement à la commission compétente de présenter ses explications et de rendre publics les fondements précis de ses décisions. Mais une question s’impose déjà :

peut-on bâtir une institution prétendument représentative en écartant une partie importante et historiquement légitime du paysage médiatique ?

Une institution d’autorégulation ne peut pas naître d’un sentiment d’exclusion. Elle ne peut pas davantage être confiée à un clan, à un réseau d’intérêts ou à une coalition de circonstance.

Elle doit appartenir à toute la profession, dans sa diversité, ses désaccords et même ses rivalités.

Le calendrier choisi ajoute au malaise. Les journalistes sont appelés à participer à leur scrutin professionnel le 15 septembre, huit jours seulement avant les élections législatives du 23 septembre. Au moment où ils devraient suivre les candidats, analyser les programmes, vérifier les promesses et éclairer le choix des citoyens, les voici absorbés par une bataille interne pour leur propre représentation.

Pendant plusieurs années, l’organisation des élections professionnelles pouvait attendre. Soudain, à la veille d’un rendez-vous politique majeur, chaque jour devient indispensable, chaque délai est comprimé et chaque dossier incomplet paraît irrécupérable.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette urgence ? Pourquoi imposer à la presse une guerre intérieure au moment précis où le pays a besoin qu’elle regarde vers l’extérieur et qu’elle surveille le déroulement de la compétition électorale ?
Ces questions méritent mieux que le silence.
Le Maroc traverse une période où l’information constitue un enjeu de souveraineté. Une partie de la presse espagnole multiplie les attaques contre ses intérêts et ses institutions. Les campagnes de désinformation se professionnalisent. Les réseaux sociaux brouillent chaque jour davantage la frontière entre le fait, la rumeur et la manipulation.
C’est donc le pire moment pour affaiblir la presse nationale. Et le plus mauvais moment pour remettre son avenir entre les mains de ceux qui rêvent moins de servir le métier que de le dominer.

Le journaliste n’a pas vocation à devenir prince. Son rôle est précisément d’empêcher les princes de gouverner sans témoins.

Il ne doit pas posséder de sujets, distribuer des privilèges ni prononcer des bannissements. Son autorité ne vient ni de sa fortune ni de sa proximité avec le pouvoir. Elle vient de la confiance du public, de la solidité de ses informations et de son indépendance.

La presse marocaine ne manque pas de talents. Elle manque de modèles économiques solides, de règles équitables, d’interlocuteurs attentifs et d’institutions auxquelles tous les professionnels peuvent accorder leur confiance.

Elle n’a certainement pas besoin de nouveaux seigneurs.

À la veille des élections, la question dépasse donc le Conseil national de la presse et la bataille des sièges. Elle concerne la démocratie elle-même.

Voulons-nous une presse qui surveille le pouvoir ou une presse surveillée par quelques puissants éditeurs?

Voulons-nous des journalistes indépendants ou des courtisans attendant leur carte, leur soutien et leur autorisation d’exister ?

Voulons-nous un conseil national de la presse ou une principauté ?

Kessel nous parlait d’un journaliste trop pauvre pour vivre comme un prince. Notre époque nous confronte à un péril autrement plus grave : celui de journalistes devenus assez riches et assez puissants pour vouloir régner sur les autres.

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Tags: démocratienajiba jalalréussite

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