Par : Dr. Abdellah Cheikh ( critique d’art)
Dans le cadre de ses activités culturelles et pédagogiques visant à renforcer le dialogue entre création littéraire et réflexion critique, la bibliothèque de l’École d’Architecture et de Paysage de Casablanca (EAC) a accueilli une rencontre littéraire consacrée à l’écrivaine marocaine Naïma Lahbil Tagemouati, autour de son roman Les Pachas sont de retour. Cette rencontre, animée par un souci d’éclairer les dimensions symboliques, sociales et culturelles de l’œuvre, s’est imposée comme un moment de réflexion et de dialogue autour de la création littéraire.
La présence nombreuse des responsables, des professeurs et des étudiants, aux côtés du directeur M. Ahmed Laaroussi, témoigne de l’intérêt que suscitent aujourd’hui les œuvres qui interrogent notre mémoire collective, nos héritages culturels et les transformations profondes de nos sociétés. La littérature demeure en effet un espace privilégié où se croisent l’imaginaire, l’histoire et la pensée critique.
Naïma Lahbil Tagemouati est reconnue pour la richesse de son écriture et la profondeur des questions qu’elle soulève. Son œuvre s’inscrit dans une réflexion sensible sur la société marocaine, ses héritages et ses mutations, offrant ainsi aux futurs architectes l’occasion d’un échange libre et stimulant avec une voix littéraire singulière.
Mémoire, héritage et transformations sociales
Cette rencontre s’inscrit dans une dynamique académique qui envisage la littérature comme un espace d’interrogation des transformations sociales et culturelles contemporaines. Le roman de Naïma Lahbil Tagemouati se situe précisément dans cette perspective, en proposant une exploration sensible et critique des mutations qui traversent la société marocaine à travers le prisme de la mémoire familiale et de l’héritage.
L’intrigue se déploie dans le cadre singulier de la médina de Fès, au début du XXIᵉ siècle. L’auteure y interroge la condition paradoxale de son personnage central, Sid Lh’bib, présenté comme l’un des derniers représentants d’une bourgeoisie traditionnelle désormais marginalisée dans l’espace historique de la ville. À travers les interrogations que lui adressent sa famille, des journalistes ou de simples visiteurs, se dessine une réflexion plus large sur la place des héritiers d’une mémoire sociale et culturelle en voie de transformation.
Sid Lh’bib appartient à la lignée des Ould Bennani, famille emblématique d’un passé marqué par le prestige et l’influence. Pourtant, ce personnage apparaît moins comme un héritier triomphant que comme une figure mélancolique et lucide, observant avec une forme d’impuissance la lente dégradation de l’univers social auquel il appartient. L’auteure le construit à la manière d’un personnage quasi quichottesque : témoin désabusé d’un monde en mutation, il se trouve confronté à la fragilisation des structures sociales qui avaient autrefois assuré la cohésion de la médina.
La mort du chef de famille constitue un moment charnière du récit. Cet événement déclenche l’ouverture d’une succession autour du riad familial, lieu hautement symbolique qui cristallise à la fois la mémoire, l’identité et les tensions latentes au sein du groupe. Le riad devient ainsi le théâtre d’un conflit où l’héritage matériel se double d’une interrogation plus profonde sur la transmission des valeurs et des appartenances.
Dans cette configuration, l’argent s’impose comme un révélateur puissant des fractures internes de la famille. Loin de constituer un simple enjeu économique, il agit comme un miroir grossissant qui met au jour les rivalités, les jalousies et les frustrations longtemps dissimulées. La succession devient dès lors un dispositif narratif permettant à l’auteure de sonder la complexité des relations familiales et d’exposer la fragilité des liens que l’on croyait indéfectibles.
La force du roman réside dans l’écriture sobre et analytique adoptée par Naïma Lahbil Tagemouati. Par une observation fine des comportements et des affects, elle met en lumière les tensions émotionnelles qui traversent les membres de cette famille éclatée. Espoir, convoitise, ressentiment et attachement s’entremêlent dans un réseau de relations où les individus semblent progressivement perdre le sentiment d’appartenance qui les unissait autrefois.
Au-delà de la dimension familiale, Les Pachas sont de retour peut se lire comme une méditation plus large sur les mutations culturelles qui affectent la société marocaine contemporaine. L’histoire de cet héritage conflictuel révèle en filigrane les transformations d’un système de valeurs autrefois structuré autour de la mémoire, de la transmission et de l’autorité symbolique des lignages. L’auteure met ainsi en scène une culture confrontée à une double tension : celle de la préservation de son héritage historique et celle de l’adaptation aux dynamiques sociales et économiques du monde contemporain. La médina de Fès n’est alors plus seulement un décor, mais un véritable personnage symbolique, porteur d’une mémoire collective en quête de redéfinition.
La rencontre organisée à l’EAC a ouvert un espace de réflexion autour des enjeux littéraires, sociologiques et culturels soulevés par ce roman. Le dialogue entre l’auteure, le modérateur et le public étudiant a contribué à approfondir la compréhension de l’œuvre, tout en mettant en évidence le rôle essentiel de la littérature dans l’analyse des mutations sociales. En inscrivant cette rencontre dans son programme culturel, l’EAC confirme sa volonté de favoriser les échanges intellectuels entre créateurs, chercheurs et étudiants, et de faire de la réflexion critique un prolongement naturel de la formation artistique et académique.
Bio express :
Naïma Lahbil Tagemouati vit et travaille à Fès. Universitaire, consultante et écrivaine, elle développe une œuvre littéraire attentive aux réalités sociales et aux dynamiques culturelles du Maroc contemporain. Son écriture se situe souvent à la croisée de l’essai, du récit et du témoignage, où s’entrelacent observation sensible, réflexion critique et exploration des espaces urbains.
Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages publiés aux éditions Le Fennec, parmi lesquels Dialogue en médina (2001), texte hybride mêlant reportage et fiction, suivi de La Liste (2013) et de Naïve (2015). Son premier roman, La Liste, a remporté le Prix littéraire féminin en 2014. Parallèlement au roman et à l’essai, elle s’est tournée vers la nouvelle avec le recueil Fès est une drogue, publié en 2016 aux éditions Emoticourt, puis aux éditions Le Fennec en 2017. Elle a par ailleurs consacré un ouvrage à la figure du peintre Bouchta El Hayani, intitulé Bouchta El Hayani, un homme debout (2017), témoignant de son intérêt pour le dialogue entre littérature et arts plastiques.
Son roman publié en 2016, nourri d’une immersion prolongée dans l’univers des bidonvilles, a été distingué par le Prix Tour Blanche, saluant la portée humaine et sociale de son écriture. Engagée sur plusieurs fronts, elle a notamment accompagné des programmes de réhabilitation de la médina de Fès, travaillé sur la question de l’habitat insalubre et réalisé l’évaluation du relogement des ménages dans le cadre du programme national Villes sans bidonvilles.

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