BELAAMAN/
Avant le streaming, il fallait rembobiner.
Une chanson avait une bande. Une bande avait une cassette. Et une cassette pouvait finir par devenir un souvenir.
Des années plus tard, Youness Miloudi reprend cet objet et lui fait changer de rôle. Chez lui, la cassette ne sert plus à écouter la musique. Elle devient une matière, une image, un fragment de mémoire.
C’est dans cet univers qu’est né KASSITA, son projet artistique autour de la cassette et de la mémoire musicale.
Dans l’atelier de Miloudi, les œuvres ne sont pas les seules à raconter une histoire. Pochettes, bandes, supports anciens et objets liés à la musique cohabitent avec les portraits. Tout semble porter les traces d’une époque où la musique circulait de main en main, se copiait, se prêtait et se conservait.
Un objet qui a déjà vécu

Une cassette n’arrive jamais complètement vide.
Avant de devenir une œuvre, elle a peut-être été enregistrée, copiée, écoutée jusqu’à l’usure, prêtée à quelqu’un ou oubliée dans un tiroir pendant des années.
Elle peut contenir une chanson. Une voix. Un trajet. Une personne. Une époque.
C’est cette mémoire déjà présente dans l’objet qui intéresse Miloudi.
Ses portraits font apparaître des figures de la musique marocaine, arabe et africaine. Mais chez lui, le visage n’est jamais complètement séparé de la matière sur laquelle il est peint. La cassette reste visible. Elle devient une partie du portrait, presque comme si la mémoire sonore du personnage faisait physiquement partie de son image.
Le portrait ne représente donc pas seulement une personne. Il représente aussi tout ce que cette personne fait remonter.
De la musique au souvenir
À Oujda, cette démarche prend une résonance particulière.
La ville et toute la région de l’Oriental portent une histoire musicale profondément liée au raï et à la circulation des cultures entre les deux rives de la Méditerranée.
C’est dans ce contexte que Miloudi a notamment présenté « L’fen w raï », une série de portraits consacrée à plusieurs figures du raï et de la chanson orientale.
Ses œuvres ne cherchent pas simplement à représenter des chanteurs.
Elles réveillent un imaginaire.
Un visage peut faire revenir une voix. Une couleur peut rappeler une pochette. Une cassette peut ramener une époque que l’on croyait rangée quelque part dans le passé.
La nostalgie, mais pas seulement
Pourtant, réduire KASSITA à un projet nostalgique serait passer à côté de l’essentiel.
Ce qui intéresse Miloudi, c’est justement le décalage entre les deux vies de la cassette.
Hier, elle servait à écouter.
Aujourd’hui, elle sert à regarder.
L’objet change de fonction, mais conserve son histoire.
Les couleurs, les compositions graphiques et les références à la culture populaire donnent aux portraits une énergie contemporaine. À l’inverse, la matière usée des cassettes apporte quelque chose de plus fragile, plus intime.
Le résultat se situe quelque part entre l’archive et la création, entre souvenir personnel et mémoire collective.
On reconnaît d’abord un visage.
Puis on s’approche.
Et on découvre la cassette.
Faire rembobiner la mémoire
C’est peut-être là que se trouve la force de KASSITA.
Miloudi ne cherche pas à restaurer la cassette ni à reproduire le passé tel qu’il était. Il lui donne une nouvelle fonction.
L’objet qui transportait autrefois la musique devient celui qui transporte le souvenir.
La bande ne défile plus.
Elle ne produit plus de son.
Mais elle continue de conserver quelque chose.
Des voix. Des visages. Des histoires. Une époque.
Et lorsqu’elle entre dans l’œuvre, cette mémoire cesse d’être simplement regardée vers le passé.
Elle recommence à circuler.
Une cassette n’est plus seulement un objet que l’on écoute.
Chez KASSITA, c’est un objet que l’on regarde et à travers lequel on se souvient
![]()















