Najiba Jalal
L’affaire Epstein n’a pas seulement exposé des faits graves ; elle a révélé un mode de fonctionnement global du pouvoir, fondé sur l’entre-soi, le silence et l’impunité. En analysant l’« épsteinisme » comme phénomène systémique, cette tribune pose une question centrale : jusqu’où les démocraties peuvent-elles tolérer l’intolérable sans se renier elles-mêmes ?
Il est des affaires qui dépassent les faits qu’elles exposent et deviennent des révélateurs d’époque. L’affaire Jeffrey Epstein appartient à cette catégorie rare. Non parce qu’elle serait unique dans sa nature, mais parce qu’elle a mis à nu, avec une brutalité inédite, la faillite morale d’un système de pouvoir globalisé.
Ce que le monde a appelé «l’affaire Epstein» ne saurait être réduit à la trajectoire déviante d’un individu. Elle révèle un phénomène plus vaste, plus inquiétant, que l’on peut nommer sans excès : l’épsteinisme. Un mode de fonctionnement du pouvoir où l’influence, l’argent et les réseaux neutralisent la loi, anesthésient la morale et transforment l’indicible en variable de gestion.
Un scandale ancien, une indulgence persistante
Les faits essentiels sont connus, documentés, parfois judiciairement établis. Pendant des années, des alertes ont été lancées, des procédures engagées, des témoignages rendus publics. Et pourtant, Epstein a bénéficié d’un traitement exceptionnellement clément, d’arrangements procéduraux hors norme, d’une bienveillance institutionnelle que rien ne justifiait.
Ce décalage entre la gravité des faits et la légèreté des réponses constitue le véritable scandale. Il interroge moins la justice d’un pays que la logique transnationale d’un entre-soi protégé, où certains profils semblent évoluer hors du champ commun de la responsabilité.
Quand le vice devient un lien de pouvoir
L’épsteinisme commence précisément là où la faute cesse d’être disqualifiante. Dans certains cercles, la transgression ne détruit pas la carrière, elle la verrouille. Le secret partagé devient un pacte. La compromission, une assurance mutuelle. Ce qui devrait provoquer l’exclusion se transforme en instrument de contrôle.
Il ne s’agit plus de morale individuelle, mais de corruption systémique. Le vice n’est plus une anomalie : il devient un ciment relationnel, un outil de domination silencieuse.
Une justice à deux vitesses
L’un des enseignements les plus troublants de cette affaire est la confirmation d’une réalité que les démocraties répugnent à admettre : l’égalité devant la loi est conditionnelle. Elle varie selon le capital relationnel, la capacité à mobiliser des protections, l’accès aux bons intermédiaires.
Lorsque la justice s’adapte au statut social des justiciables, elle cesse d’être un pilier de l’État de droit pour devenir un mécanisme de stabilisation des hiérarchies. À ce stade, le problème n’est plus juridique. Il est politique, et même civilisationnel.
Le silence comme architecture du scandale
L’épsteinisme n’aurait jamais prospéré sans une crise profonde de la médiation. Des journalistes ont enquêté, parfois au prix de leur carrière. Mais leurs révélations ont longtemps été étouffées, relativisées ou repoussées hors du centre de l’agenda public.
Le silence n’a pas été total. Il a été organisé, fragmenté, hiérarchisé. Et cette hiérarchisation dit beaucoup sur les lignes de force qui traversent l’espace médiatique mondial.
Après Epstein, le système intact
La disparition d’Epstein a été présentée comme une conclusion. Elle n’a été qu’une commodité narrative. Les structures de protection n’ont pas été démantelées. Les complicités majeures n’ont pas été pleinement éclaircies. Les mécanismes d’impunité, eux, demeurent.
C’est précisément cela qui définit l’épsteinisme : sa capacité à survivre à la chute de ses figures, à se recomposer, à se rendre moins visible sans jamais disparaître.
Comment faire cesser l’épsteinisme ?
La réponse ne peut être symbolique. Elle exige une rupture nette.
Mettre fin à l’épsteinisme suppose :
une justice réellement indépendante, capable d’agir sans considération de rang ni de réseau ;
une protection effective des lanceurs d’alerte, inscrite dans les faits et non dans les discours ;
une presse affranchie des dépendances économiques et politiques qui limitent son rôle critique ;
une transparence radicale sur les interactions entre pouvoir, argent et influence ;
et, surtout, la réhabilitation de la responsabilité morale comme critère central de légitimité.
Une épreuve pour les démocraties contemporaines
L’épsteinisme pose une question simple, mais décisive :jusqu’où les sociétés modernes sont-elles prêtes à tolérer l’intolérable pour préserver l’illusion de stabilité ?
Tant que cette question restera sans réponse politique claire, les scandales se succéderont, les figures tomberont, et les systèmes survivront.
Car le danger n’est jamais un homme.Le danger, c’est un monde où le pouvoir s’exerce sans conscience,et où la morale devient négociable.
Et lorsqu’une société accepte cela, elle ne perd pas seulement son sens de la justice.Elle abdique sa prétention à la dignité.

