NAJIBA JALAL /
Pendant longtemps, Abdelmjid Tounarti a donné l’image d’un activiste numérique persuadé que les réseaux sociaux constituaient un territoire échappant aux contraintes judiciaires classiques.
Installé au Canada, connu pour ses vidéos polémiques, ses publications agressives et ses attaques répétées visant diverses personnalités marocaines, Tounarti s’est progressivement imposé dans un écosystème numérique où la pression médiatique, l’exposition publique et la viralité des accusations servent souvent d’armes de confrontation.
Mais devant la justice québécoise, la mécanique s’est révélée bien différente.
L’affaire opposant Abdelfattah Zahrach à Abdelmjid Tounarti permet aujourd’hui de comprendre comment les juridictions canadiennes traitent désormais les dossiers mêlant diffamation numérique, harcèlement en ligne et atteinte à la réputation.
Le dossier est porté devant la Cour supérieure du Québec, district de Montréal, dans le cadre d’une demande d’injonction provisoire, interlocutoire et permanente accompagnée d’une réclamation en dommages-intérêts. Dès le départ, la stratégie judiciaire du demandeur repose sur une idée simple : démontrer l’urgence d’une intervention du tribunal afin de stopper la diffusion de contenus considérés comme préjudiciables.
Le 20 avril 2026, une première audience importante se tient devant l’honorable juge Simon Chamberland. Le demandeur est représenté par Me Wadii Mhammadi, dont les représentations sont mentionnées dans le procès-verbal officiel de l’audience.
À cette étape, le tribunal examine plusieurs éléments versés au dossier, notamment une déclaration sous serment datée du 13 avril 2026 ainsi que différentes pièces liées aux contenus publiés sur les réseaux sociaux. Le juge Chamberland rappelle alors les critères juridiques nécessaires à l’octroi d’une injonction interlocutoire provisoire : l’apparence de droit, l’existence d’un préjudice sérieux ou irréparable, l’urgence de la situation et la balance des inconvénients.
La Cour va surtout retenir un point essentiel : sans intervention rapide de la justice, la réputation du demandeur risquait d’être atteinte de manière potentiellement irréversible.
Dans sa décision, le juge Simon Chamberland ordonne alors à Abdelmjid Tounarti de retirer sous vingt-quatre heures plusieurs contenus identifiés dans les pièces du dossier. Le tribunal lui interdit également de diffuser de nouveaux propos injurieux, calomnieux ou menaçants visant le demandeur, directement ou indirectement, y compris via les commentaires et relais sur les réseaux sociaux.
Plus significatif encore : la Cour ordonne l’exécution provisoire immédiate de la décision, même en cas d’appel. Une mesure rarement anodine dans ce type de contentieux numériques.
Mais la procédure ne s’arrête pas là.
Quelques semaines plus tard, le 10 juin 2026, une nouvelle audience est organisée devant l’honorable juge Patrick Ferland. Me Wadii Mhammadi représente de nouveau la partie demanderesse, tandis que la défense est assurée par Me Siham Shaya.
Cette fois, le dossier franchit un cap décisif.
Face au tribunal, Abdelmjid Tounarti finit par signer un document intitulé « Engagement du défendeur ». Ce texte, annexé officiellement au jugement, contient une série d’obligations extrêmement précises.
Le défendeur s’engage irrévocablement à retirer l’ensemble des vidéos, commentaires, publications, images et contenus visant le demandeur, y compris ceux qui ne sont pas explicitement mentionnés dans la procédure initiale. Il accepte également de cesser toute diffusion d’informations permettant d’identifier le plaignant, directement ou indirectement.
Le document va encore plus loin.
Tounarti accepte aussi de mettre fin à tout acte d’intimidation, de harcèlement, de menace ou de dénigrement, qu’il s’agisse de publications publiques, de messages privés ou de contenus relayés sur des plateformes numériques. Enfin, il reconnaît lui-même que ces engagements visent à préserver les droits du demandeur et déclare accepter de s’y conformer intégralement.
Le juge Patrick Ferland prend officiellement acte de ces engagements et ordonne au défendeur de les respecter.
Au-delà du cas personnel d’Abdelmjid Tounarti, cette procédure illustre surtout un changement profond dans la manière dont les juridictions occidentales abordent désormais les violences numériques.
Pendant plusieurs années, certains profils installés à l’étranger ont pu croire que la distance géographique, la viralité des réseaux sociaux et la fragmentation des plateformes numériques rendaient toute action judiciaire complexe ou inefficace.
L’affaire traitée à Montréal montre au contraire que les tribunaux commencent progressivement à construire une doctrine judiciaire beaucoup plus ferme face aux nouvelles formes de harcèlement numérique transnational.
Et dans cette affaire, la succession des audiences, des injonctions puis des engagements judiciaires montre surtout une chose : derrière le tumulte des réseaux sociaux, le temps judiciaire finit souvent par imposer ses propres règles.
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