Derrière la controverse sur les cartes professionnelles 2025 se joue une bataille autrement plus décisive : celle de la composition du corps électoral appelé à désigner le prochain Conseil national de la presse. Une question apparemment administrative qui touche, en réalité, à la légitimité même de l’institution.
Dans les élections professionnelles comme en politique, les batailles les plus déterminantes ne se déroulent pas toujours devant les urnes. Elles commencent souvent bien avant : au moment où l’on décide qui pourra voter.
C’est précisément le débat qui traverse aujourd’hui une partie du paysage médiatique marocain.
À l’approche des élections du Conseil national de la presse (CNP), une question, en apparence technique, prend une dimension de plus en plus politique : faut-il constituer le corps électoral à partir des cartes professionnelles délivrées en 2025, ou procéder d’abord à leur actualisation pour 2026 ?
Derrière cette querelle de millésime se cache l’essentiel.
Qui aura le droit d’élire le prochain Conseil ?
Et, par conséquent, quelle photographie de la profession servira de fondement à sa légitimité ?
2025, une photographie déjà ancienne
Une liste professionnelle n’est jamais figée.
En quelques mois, un secteur évolue. Des journalistes quittent une rédaction, changent d’employeur ou cessent d’exercer. D’autres rejoignent la profession et remplissent désormais les conditions requises pour obtenir leur carte. Certains statuts changent. Certaines entreprises disparaissent, d’autres apparaissent.
Le corps électoral de 2025 ne peut donc être considéré, par principe, comme la reproduction exacte de celui de 2026.
Cela pourrait sembler marginal dans une élection nationale réunissant des millions d’électeurs.
Cela l’est beaucoup moins dans une élection professionnelle où le corps électoral est restreint et où quelques dizaines de voix peuvent modifier un équilibre.
C’est pourquoi l’actualisation n’est pas une formalité.
Elle touche directement à la sincérité du scrutin.
La légitimité d’une élection ne commence pas lorsque le premier bulletin tombe dans l’urne. Elle commence avec la constitution de la liste de ceux qui auront le droit de l’y déposer.
Le poids politique d’une carte professionnelle
Au Maroc, la question est d’autant plus sensible que la carte professionnelle de presse ne constitue pas seulement une pièce administrative.
Elle ouvre l’accès à un statut et, dans le cas des élections du CNP, participe à déterminer l’appartenance au corps électoral selon les règles applicables.
Autrement dit, décider qui possède la qualité requise pour voter revient indirectement à peser sur la configuration du scrutin.
C’est là que le dossier cesse d’être bureaucratique.
Car lorsqu’un corps électoral est relativement réduit, sa composition devient un élément majeur du rapport de force.
Une dizaine d’entrées.
Quelques dizaines de sorties.
De nouveaux journalistes admis.
D’anciens titulaires dont la situation n’est plus la même.
Et l’équilibre électoral peut changer.
La bataille du Conseil commence donc avant l’élection du Conseil.
Elle commence avec la définition de ses électeurs.
Le passif encombrant de 2025
Il existe cependant une autre raison pour laquelle certains journalistes et éditeurs demandent de repartir sur une liste actualisée.
Le millésime 2025 porte avec lui le poids d’une période particulièrement conflictuelle.
La profession sort de plusieurs années de tensions : controverses sur la gouvernance du secteur, querelles autour des cartes professionnelles, débats sur le soutien public, affrontements entre organisations professionnelles, accusations d’exclusion et multiplication des contentieux.
À cela se sont ajoutées plusieurs affaires qui ont contribué à dégrader encore davantage le climat.
Le vocabulaire apparu dans le débat professionnel en constitue, à lui seul, un indicateur.
« Presse Ich Ich », « presse des farakhiya », « liste Tata Hanane »…
On peut considérer ces expressions outrancières. On peut en contester la pertinence ou la violence.
Mais leur existence dit quelque chose.
Une partie du secteur ne fait plus confiance à ses propres mécanismes de régulation.
Et lorsqu’une liste administrative devient l’objet de surnoms, de soupçons et de controverses, elle cesse d’être perçue comme une simple base de données.
Elle devient politiquement chargée.
Dès lors, faut-il vraiment demander au prochain Conseil de construire sa légitimité sur cette mémoire-là ?
Pourquoi ne pas repartir de 2026 ?
La solution paraît, sur le papier, relativement simple.
Ouvrir la campagne de délivrance et de renouvellement des cartes professionnelles 2026.
Examiner les dossiers.
Actualiser les situations.
Publier des critères identiques pour tous.
Motiver les décisions.
Puis constituer le corps électoral sur cette base actualisée.
L’administration du secteur dispose déjà des compétences et de l’expérience nécessaires. Les documents exigés sont connus, les dossiers peuvent être numérisés et des délais précis peuvent être imposés.
Cela prendra du temps.
Quelques semaines, peut-être quelques mois.
Mais depuis quand quelques mois constituent-ils un coût excessif lorsqu’il s’agit de sécuriser la légitimité d’une institution appelée à fonctionner pendant plusieurs années ?
Le véritable arbitrage n’oppose donc pas ceux qui veulent des élections à ceux qui voudraient les empêcher.
Il oppose deux conceptions du calendrier.
La première privilégie la rapidité.
La seconde considère qu’une institution sortie d’une crise de confiance doit d’abord sécuriser ses fondations.
La question des nouveaux entrants
Il existe également un angle mort dans le débat : celui des journalistes entrés récemment dans la profession.
Un journaliste qui remplit en 2026 toutes les conditions prévues par la loi pour obtenir sa carte professionnelle sera directement concerné par les décisions du prochain Conseil.
Il exercera pendant son mandat.
Il sera soumis aux règles professionnelles et déontologiques dont cette institution aura la charge.
Pourquoi devrait-il être privé du droit de participer à l’élection de ses représentants au motif qu’il ne figurait pas sur une photographie administrative prise l’année précédente ?
La question inverse se pose également.
Pourquoi une personne dont la situation professionnelle aurait substantiellement changé devrait-elle continuer à peser automatiquement dans la définition du prochain Conseil sans vérification préalable de sa situation actuelle ?
Actualiser ne signifie donc pas élargir artificiellement le corps électoral.
Cela signifie vérifier qu’il correspond à la profession telle qu’elle existe au moment du scrutin.
L’argument de l’urgence
Reste alors la question la plus sensible.
Pourquoi cette volonté d’aller vite ?
Il peut exister des raisons institutionnelles parfaitement défendables : mettre fin à une période transitoire, installer rapidement les nouvelles instances et redonner au secteur une gouvernance normale.
Mais l’urgence mérite néanmoins d’être interrogée.
Car, en matière électorale, le calendrier n’est jamais complètement neutre.
Une élection organisée aujourd’hui avec une liste connue ne produit pas nécessairement les mêmes rapports de force qu’une élection organisée quelques mois plus tard avec un corps électoral actualisé.
D’où une question que certains préfèrent éviter :
à qui profite le statu quo électoral ?
Il ne s’agit pas d’accuser tel éditeur, tel syndicat ouط tel groupe professionnel de vouloir manipuler le scrutin.
Il s’agit précisément d’éviter que cette accusation puisse demain être formulée.
Car on ne peut raisonnablement demander à tout un secteur de supporter une fragilité de légitimité pour satisfaire les contraintes, les intérêts ou le calendrier d’un ou deux acteurs.
Une institution nationale de régulation professionnelle ne peut pas être construite autour de convenances particulières.
Une carte, un dossier, une règle
Encore faut-il que l’actualisation elle-même soit irréprochable.
Car remplacer une liste contestée par une procédure opaque ne réglerait évidemment rien.
La campagne 2026 devrait donc constituer un test institutionnel.
Les mêmes critères pour tous.
Les mêmes documents.
Les mêmes délais.
Une traçabilité des décisions.
Et surtout, des refus motivés permettant l’exercice effectif des voies de recours prévues par la loi.
La carte professionnelle ne peut devenir ni une récompense accordée aux proches ni un instrument de sanction contre les adversaires.
Elle doit redevenir ce qu’elle aurait toujours dû être : la conséquence juridique d’une situation professionnelle objectivement établie.
Un dossier.
Des pièces.
Des critères.
Une décision.
Rien de plus.
Mais surtout rien de moins.
Tourner la page sans la déchirer
Le prochain Conseil national de la presse aura une difficulté supplémentaire : il ne devra pas seulement administrer la profession.
Il devra restaurer la confiance.
Or celle-ci ne se décrète pas.
Elle se construit par les procédures.
Après plusieurs années de polémiques et de divisions, l’établissement des cartes 2026 pourrait ainsi devenir le premier acte politique — au sens institutionnel du terme — de la nouvelle période.
Non pas une purge.
Non pas une revanche.
Encore moins une redistribution des cartes au bénéfice d’un nouveau camp.
Mais une remise à zéro procédurale : chacun présente sa situation professionnelle actuelle et chacun est soumis à la même règle.
Ce serait peut-être la meilleure manière de sortir du cycle des accusations qui empoisonne le secteur.
Quelques mois ou cinq années de soupçon ?
Au fond, le choix est assez simple.
On peut gagner quelques mois et organiser rapidement une élection sur la base d’une liste héritée de 2025.
Mais si cette liste est immédiatement contestée, le prochain Conseil risque de commencer son mandat en devant expliquer non pas ce qu’il veut faire, mais pourquoi ceux qui l’ont élu étaient ceux-là et pas d’autres.
Ou l’on peut consacrer le temps nécessaire à l’établissement d’un corps électoral actualisé, transparent et juridiquement sécurisé.
Quelques mois peuvent alors sembler longs.
Ils le sont beaucoup moins comparés à plusieurs années de mandat placées sous le soupçon.
Le secteur de la presse marocaine n’a probablement pas besoin d’une nouvelle guerre entre vainqueurs et vaincus.
Il a besoin d’une règle suffisamment claire pour que, le lendemain de l’élection, le débat porte enfin sur le projet du Conseil plutôt que sur la légitimité de son corps électoral.
C’est pourquoi la véritable question n’est plus de savoir s’il est techniquement possible d’utiliser les cartes 2025.
Elle est de savoir s’il est politiquement, professionnellement et institutionnellement raisonnable de le faire alors qu’une actualisation est possible.
Et derrière cette interrogation en apparaît une autre, beaucoup plus dérangeante :
si une liste 2026, actualisée et transparente, ne doit avantager personne et ne doit exclure personne, pourquoi ferait-elle peur ?
Car dans cette bataille apparemment administrative, l’enjeu n’est finalement ni une carte ni une date.
L’enjeu, c’est de savoir qui compose le peuple électoral de la presse marocaine — et donc qui détiendra demain la légitimité de parler en son nom.
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