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accueil, Décryptage
vendredi 7 août 2026 - 20:08

Ceuta et Melilla : ce qui s’est réellement passé selon le CNDH

cndh najiba jalal
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Najiba Jalal

Décision de justice déformée, réseaux sociaux transformés en outils de mobilisation, messages WhatsApp, intermédiaires présumés, comptes étrangers, images virales puis emballement collectif : les conclusions préliminaires du Conseil national des droits de l’Homme permettent de reconstituer, étape par étape, la mécanique qui a précédé les événements de Ceuta et Melilla.

À la lecture du document du Conseil national des droits de l’Homme, l’explication apparaît très éloignée des récits simplistes apparus dans les heures suivant les événements.

Il ne s’agit pas d’un phénomène né spontanément le 29 juillet.

Il ne s’agit pas non plus, selon les éléments présentés par le Conseil, de la simple ouverture soudaine d’une frontière.

Ce que décrit le CNDH ressemble davantage à une mécanique qui s’est construite progressivement, pendant plusieurs semaines, avant de s’emballer : multiplication des tentatives de passage, publication d’une décision de la Cour suprême espagnole, interprétation trompeuse de cette décision sur les réseaux sociaux, diffusion massive d’images de personnes ayant réussi à atteindre Ceuta, organisation numérique des déplacements, puis circulation de messages affirmant que « les frontières sont ouvertes ».

Et lorsque des milliers de personnes se sont finalement dirigées simultanément vers Ceuta, ce qui avait commencé dans l’espace numérique s’est brutalement matérialisé sur le terrain.

Pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il faut donc remonter plusieurs semaines en arrière.

Tout commence bien avant le 29 juillet

Dès le mois de juin, le CNDH relève plusieurs tentatives de migration irrégulière. Le mouvement s’intensifie ensuite à partir de la mi-juillet.

Le 14 juillet, 20 personnes sont interceptées à Nador. Le lendemain, la Marine royale arrête une tentative collective de 50 personnes vers Ceuta au départ de Fnideq. Le 17 juillet, plusieurs dizaines de personnes tentent à leur tour de rejoindre Ceuta à la nage. Deux jours plus tard, environ 200 personnes sont interceptées lors d’une tentative de passage par Tarajal et Belyounech.

Surtout, entre le 15 et le 27 juillet, le Conseil fait état de 1 500 passages vers Ceuta de majeurs et de mineurs.

Autrement dit, lorsque surviennent les événements spectaculaires de la fin juillet, le mouvement existe déjà.

Mais un événement va lui donner une tout autre dimension.

8 juillet : la décision espagnole qui change la donne

Le 8 juillet 2026 est publiée la décision n°814/2026 de la Cour suprême espagnole.

Sa portée juridique est précise : lorsqu’un migrant est intercepté en mer, il ne peut pas être soumis au régime du retour immédiat à la frontière, mais doit relever de la procédure de retour prévue par la législation espagnole sur les étrangers.

Cela ne signifie donc pas que celui qui atteint Ceuta ne peut plus être renvoyé.

Mais c’est pourtant cette idée qui va progressivement circuler.

Le CNDH relève que, dès le 8 juillet, une page Facebook consacrée notamment à la migration et comptant plus de 90 000 abonnés diffuse un contenu affirmant que les personnes interceptées en mer en tentant de rejoindre Ceuta ou Melilla à la nage « ne peuvent être renvoyées ».

Le 13 juillet, une autre publication affirme que la Cour suprême espagnole aurait « interdit le retour immédiat des migrants ». Elle circule dans un groupe comptant plus de 124 000 membres.

Une décision judiciaire complexe venait d’être transformée en un message extrêmement simple : atteindre Ceuta offrirait une protection contre le retour immédiat

Et ce message va trouver un formidable accélérateur.

Plus d’un million de personnes dans les groupes surveillés

Le chiffre donné par le CNDH permet de mesurer l’ampleur de l’écosystème numérique entourant ces événements.

Le Conseil a examiné 23 groupes Facebook regroupant au total plus de 1,086 million de membres.

Ces groupes généraient ensemble plus de 1 400 publications par jour en moyenne. Cinq des principaux groupes ont été supprimés le 30 juillet.

Mais ces espaces ne se limitaient pas à relayer des rumeurs.

Selon les observations du CNDH, on y échangeait des informations pratiques sur le déplacement vers le nord, les points de rencontre et la situation sur le terrain. Le Conseil relève également la poursuite de la coordination à travers WhatsApp et Telegram.

Plus préoccupant encore, le CNDH a identifié des publications présentant des indices de l’activité d’intermédiaires ou de réseaux susceptibles d’être liés à la traite des êtres humains.

Des « services » étaient proposés pour organiser ou faciliter les passages. D’autres contenus renseignaient sur les zones de contrôle, les itinéraires, les horaires jugés favorables ou encore les expériences de ceux qui avaient réussi à atteindre Ceuta.

La frontière physique commençait ainsi à être précédée par une véritable infrastructure numérique du passage.

Et des comptes étrangers apparaissent

C’est l’un des éléments les plus sensibles des conclusions du Conseil.

Le CNDH dit avoir identifié des comptes étrangers au sein de groupes marocains, diffusant de fausses informations ainsi que des publications encourageant ou facilitant le passage.

Dans un groupe WhatsApp diffusant des indications sur les moyens de rejoindre Ceuta, tous les numéros correspondant à l’indicatif international d’un pays étranger auraient ensuite été supprimés.

Dans une autre communauté examinée par le Conseil, plus de 18 numéros relevant de ce même pays étranger ont été identifiés.

Le document ne permet cependant pas d’aller plus loin.

Il ne désigne pas, dans ces passages, l’État concerné et n’établit pas l’existence d’une opération organisée par une puissance étrangère.

Mais la présence de ces comptes et numéros constitue désormais un élément documenté qui mérite, à lui seul, investigation.

28 juillet : une image devient un accélérateur

Le 28 juillet, une jeune femme originaire de Larache parvient à Ceuta à la nage.

Plus d’une centaine de personnes auraient traversé ce jour-là, mais une image va dominer toutes les autres : celle de la jeune femme et de son amie levant le signe de la victoire après leur arrivée.

La photographie devient virale.

Pour le CNDH, elle est alors utilisée comme support de promotion et de désinformation autour d’une interprétation inexacte ou volontairement trompeuse de la décision de la Cour suprême espagnole.

La rumeur dispose désormais de ce qui lui manquait : **une preuve visuelle apparente de réussite.

Puis arrive le message : « les frontières sont ouvertes »

Le 29 juillet marque le véritable point de bascule.

Le Conseil relève la diffusion, dans les espaces numériques, de contenus affirmant que « les frontières sont ouvertes ».

Dans le même temps, les équipes du CNDH recueillent sur le terrain les témoignages de plusieurs groupes de jeunes.

Ils affirment avoir reçu, via WhatsApp, des messages les invitant à rejoindre le point de passage après minuit, afin de participer à un passage collectif vers Ceuta.

Cette information change profondément la lecture des événements.

Car elle montre qu’avant l’arrivée massive des jeunes à la frontière, des appels précis à se déplacer circulaient déjà sur les messageries privées.

 Le numérique descend alors dans la rue

Les 29 et 30 juillet, les flux convergent vers Fnideq.

Jeunes, mineurs, familles, femmes et ressortissants étrangers se dirigent vers la frontière.

Lorsque les autorités marocaines tentent de limiter les déplacements et d’empêcher les passages, la situation dégénère.

Des affrontements éclatent.

Autour de Beni Ansar et des accès à Melilla, le CNDH documente des jets de pierres, des incendies de véhicules ainsi que des dégradations de biens publics et privés.

Les autorités marocaines tentent parallèlement de freiner les déplacements vers le nord. Des voyages sont interrompus ou limités depuis plusieurs villes, notamment Casablanca, Mohammedia, El Jadida, Kénitra, Fès, Oujda, Inzegane, Marrakech et Ksar El Kébir.

Le phénomène est désormais national.

À Ceuta, la crise change de nature

Ceux qui parviennent à passer découvrent une situation très différente de celle promise par les réseaux.

Le 31 juillet, des commerces ferment à Ceuta sur décision des autorités locales.

Selon le CNDH, des milliers de personnes se retrouvent confrontées pendant deux jours à la faim et à la soif, parmi lesquelles des enfants, des femmes et des personnes vulnérables.

Puis apparaît une autre forme de violence.

Le 1er août, des membres d’un groupe que le rapport classe parmi les « néonazis » arrivent à Ceuta après un appel à la mobilisation pour « défendre » la ville contre ce qu’ils qualifient d’« invasion ».

Le Conseil documente des intimidations, menaces, poursuites et violences contre des arrivants et des habitants de Ceuta, notamment musulmans.

Des jeunes revenus au Maroc rapportent également des mauvais traitements imputés aux forces publiques espagnoles. Les équipes du Conseil indiquent avoir observé des traces de coups sur certains d’entre eux et recueilli plusieurs témoignages concordants.

Le CNDH ne dédouane pas pour autant les autorités marocaines

C’est un autre élément essentiel pour lire correctement le document.

Le Conseil ne construit pas un récit dans lequel les responsabilités seraient exclusivement espagnoles ou exclusivement imputables aux réseaux sociaux.

Il documente les violences dirigées contre les forces publiques marocaines et les dégâts causés aux biens publics et privés.

Mais il relève également des cas soulevant des interrogations quant au respect des règles régissant l’usage de la force par les autorités marocaines, particulièrement les principes de nécessité et de proportionnalité.

Le bilan humain concerne d’ailleurs les deux côtés des affrontements : 136 civils auraient subi des blessures légères et 13 personnes auraient été orientées vers des établissements hospitaliers, tandis que 87 membres des forces publiques marocaines ont reçu des consultations ou des soins.

Une autre bataille commence : celle des chiffres

Le rapport révèle enfin un écart spectaculaire entre les données marocaines et espagnoles.

Les chiffres marocains cités par le Conseil font état, au 2 août, de 40 000 passages vers Ceuta et 1 135 vers Melilla.

Les estimations espagnoles concernant Ceuta seraient quant à elles successivement passées de 50 000 à 60 000, puis à 72 000 personnes.

Plus grave encore : le nombre de morts.

Au 6 août, le CNDH faisait état de 14 décès selon les données marocaines, tandis que les chiffres espagnols mentionnés dans le document atteignaient 80 morts.

Un écart suffisamment considérable pour que le Conseil appelle à la mise en place d’un mécanisme commun chargé d’établir le nombre réel de victimes et de permettre leur identification.

Quand la désinformation finit par brouiller l’événement lui-même

Ironie tragique de cette séquence : après avoir contribué à la mobilisation, la désinformation s’est également invitée dans la manière de raconter les violences.

Le CNDH relève des cas de contenus diffusés par des chaînes de télévision sans vérification puis retirés sans explication ni excuses.

Il pointe également une multiplication d’hypothèses et d’interprétations présentées avec précipitation comme des certitudes.

Plus significatif encore, dans une affaire très relayée sur les réseaux sociaux, le Conseil indique qu’une image de l’incident avait été modifiée et recomposée à l’aide de l’intelligence artificielle. Une autre photographie présentée comme attestant des blessures de la personne concernée n’avait, selon le CNDH, aucun rapport avec le contexte.

Ce que raconte finalement le rapport

Mis bout à bout, les éléments recueillis par le CNDH dessinent donc une séquence beaucoup plus précise.

Une décision judiciaire espagnole est publiée.

Sa portée est déformée.

La fausse interprétation se propage dans des communautés numériques réunissant des centaines de milliers de personnes.

Les réussites individuelles sont photographiées, amplifiées et transformées en preuves que le passage serait devenu possible.

Des informations pratiques circulent.

Des intermédiaires présumés apparaissent.

Des comptes et numéros étrangers sont détectés.

La coordination bascule vers WhatsApp et Telegram.

Puis un message radicalement simple se répand : **« les frontières sont ouvertes ».**

Des appels à rejoindre les points de passage après minuit circulent.

Et des milliers de personnes se mettent en mouvement.

C’est à cet instant que la rumeur numérique devient un fait physique et que le passage migratoire devient une crise sécuritaire, humanitaire, politique et, finalement, diplomatique.

Mais le dernier enseignement du CNDH est peut-être encore plus important.

Le Conseil refuse de réduire ces événements à une équation classique : pauvreté = migration.

Il estime que les tentatives collectives de jeunes et de mineurs vers Ceuta et Melilla doivent également être comprises à travers une transformation profonde des « aspirations » et l’émergence de sociétés numériques qui rejettent, dans leur fonctionnement même, la logique des frontières et des barrières.

Ceuta aura ainsi révélé deux frontières.

La première est physique, surveillée, contrôlée et matérialisée par des postes de passage.

La seconde est mentale et numérique.

Et c’est peut-être cette seconde frontière qui avait cédé bien avant que des milliers de jeunes n’arrivent devant la première.

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Tags: justicemarocpolitique

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