À mesure que s’approche l’échéance électorale du 23 septembre 2026, une dissonance fondamentale s’impose dans le paysage politique marocain : celle d’un État qui proclame la parité au sommet de sa hiérarchie normative, et de formations partisanes qui en neutralisent méthodiquement la portée dans leurs pratiques internes.
La lettre ouverte adressée aux secrétaires généraux des partis par l’Association Démocratique des Femmes du Maroc ne relève pas du simple plaidoyer sectoriel. Elle agit comme un révélateur. Un révélateur d’écart, presque structurel, entre la solennité constitutionnelle et la trivialité des mécanismes de pouvoir.
Car les chiffres, ici, ne sont pas des indicateurs techniques. Ils sont des symptômes. 24,3 % de femmes à la Chambre des représentants. À peine plus d’une sur dix à la Chambre des conseillers. Une 101e place mondiale qui, au-delà de sa dimension comparative, traduit surtout une stagnation stratégique. Une progression sans dynamique, une présence sans pouvoir.
La parité comme fiction juridique
Le paradoxe marocain tient dans cette tension permanente entre une architecture juridique avancée et une ingénierie politique archaïque.
Sur le papier, le principe est consacré. Dans les faits, il demeure suspendu à des arbitrages informels, à des équilibres internes, à des logiques d’appareil qui reproduisent invariablement les mêmes configurations de pouvoir. La parité n’est pas combattue frontalement. Elle est contournée, diluée, reléguée dans des espaces périphériques où elle ne menace pas les centres de décision.
Ce glissement, de l’obligation normative à la variable d’ajustement, est au cœur du problème. Il révèle non pas une incapacité technique, mais une absence de volonté politique structurée.
Les partis, angle mort de la réforme démocratique
C’est ici que le diagnostic devient plus incisif. Depuis plus d’une décennie, l’essentiel des réformes a porté sur les textes, les institutions, les équilibres formels. Mais les partis politiques, pourtant pivots du système représentatif, sont restés largement imperméables à cette transformation.
Faiblesse des mécanismes de sélection, absence de stratégies de formation et de promotion, marginalisation des structures féminines internes : autant de signaux d’un système qui n’a pas intégré que la parité n’est pas une concession, mais une condition de modernité politique.
En réalité, la participation des femmes continue d’être mobilisée selon une temporalité opportuniste : visible en période électorale, invisible dans les cycles de décision.
Une crédibilité démocratique sous tension
L’enjeu dépasse désormais la seule question de l’égalité. Il touche à la crédibilité même de la parole publique.
Car un principe constitutionnel qui ne produit pas d’effets tangibles finit par perdre sa valeur performative. Il cesse d’être un horizon pour devenir un décor. Et dans cet écart entre le dire et le faire, c’est la confiance citoyenne qui s’érode.
Le contraste avec certaines expériences régionales, où la représentation féminine atteint désormais des seuils supérieurs à 30 %, renforce ce sentiment d’un retard qui n’est ni culturel ni sociologique, mais résolument politique.
2026, un test de vérité
Dans ce contexte, les élections à venir ne constituent pas une simple échéance électorale. Elles sont un test de cohérence systémique.
Les exigences formulées — 30 % de candidatures féminines dans les circonscriptions à fort potentiel, critères de sélection fondés sur la compétence, dispositifs d’accompagnement structurés, mécanismes de reddition des comptes — ne relèvent pas d’un agenda militant. Elles dessinent les contours d’une réforme organisationnelle profonde.
Autrement dit, elles interrogent la capacité des partis à sortir de la gestion patrimoniale du pouvoir pour entrer dans une logique de performance démocratique.
La parité, variable stratégique ou angle mort persistant ?
La question posée est, en définitive, d’une redoutable clarté : la parité est-elle appelée à demeurer une obligation symbolique, ou peut-elle devenir un levier stratégique de transformation du système politique ?
Dans les démocraties contemporaines, la qualité de la représentation ne se mesure plus uniquement à l’existence d’élections régulières, mais à la capacité des institutions à refléter la complexité réelle des sociétés qu’elles gouvernent.
À cet égard, l’autonomisation politique des femmes n’est ni un supplément d’âme, ni un marqueur cosmétique. Elle est un indicateur de maturité institutionnelle.
Le scrutin de 2026 apportera une réponse. Non pas dans les discours, mais dans la composition des listes, dans la distribution des circonscriptions, dans la réalité des investitures.
C’est là, et là seulement, que se joue la vérité de la parité.






