NAJIBA JALAL /
C’est la fin d’un récit soigneusement construit. La fin, peut-être, du personnage que Mehdi Hijaouy s’est efforcé d’imposer dans l’espace médiatique : celui d’un ancien haut responsable du renseignement marocain, détenteur de secrets capables d’ébranler des États et victime d’une persécution politique.
Mais cette fois, ce n’est pas la presse marocaine qui met en cause cette version. C’est la presse espagnole elle-même qui rassemble les pièces, reconstitue les démarches et referme progressivement le dossier.
Dans une enquête publiée le 14 septembre 2026, la journaliste Teresa Gómez révèle dans The Objective que Mehdi Hijaouy aurait cherché à offrir sa collaboration aux autorités espagnoles en échange d’une protection contre une éventuelle extradition vers le Maroc.
Selon le média espagnol, Hijaouy aurait pris contact, durant l’été 2024, avec l’entourage de Hugo « El Pollo » Carvajal, ancien chef du renseignement militaire vénézuélien. Il aurait voulu emprunter une voie comparable à celle explorée par Carvajal : fournir des informations sensibles à la justice espagnole afin d’éviter d’être livré au pays qui le réclamait.
À cette époque, Hijaouy se trouvait en France avant de rejoindre l’Espagne, affirmant craindre pour sa sécurité et celle de sa famille. Il se serait alors rapproché d’un avocat ayant participé aux tentatives de négociation menées au bénéfice de Carvajal, lequel cherchait à empêcher son extradition vers les États-Unis.
Hijaouy aurait assuré disposer d’informations sur le fonctionnement des services de renseignement marocains et se serait déclaré prêt à les transmettre aux autorités espagnoles. À en croire les éléments publiés, cette proposition n’aurait donc pas relevé d’une démarche désintéressée ou d’une soudaine volonté de servir la vérité. Elle aurait constitué la contrepartie d’une protection personnelle contre une remise aux autorités marocaines.
L’offre aurait été transmise au parquet de l’Audience nationale espagnole par l’intermédiaire d’une tierce personne. Des documents précédemment révélés par le quotidien ABC font état d’un courriel envoyé le 7 octobre 2024 afin de formaliser la démarche.
Dans ce message, Hijaouy aurait affirmé pouvoir livrer des renseignements sur l’affaire Pegasus et sur l’espionnage présumé des téléphones du président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, et de plusieurs de ses ministres. Il aurait également proposé des informations concernant le terrorisme et la criminalité organisée.
La réponse du parquet serait arrivée le 28 octobre. L’assistant du procureur en chef, Jesús Alonso, aurait rappelé que l’affaire Pegasus étant déjà judiciarisée, tout élément nouveau devait être adressé au tribunal chargé de l’instruction. Pourtant, selon les sources judiciaires citées par ABC, cette offre ne serait jamais parvenue au juge José Luis Calama, chargé du dossier.
Ce détail est loin d’être secondaire. Si les informations annoncées étaient aussi sensibles et décisives que leur détenteur le prétendait, pourquoi n’ont-elles jamais atteint le magistrat compétent ? Les autorités espagnoles les ont-elles jugées insuffisamment crédibles, juridiquement inutilisables ou dépourvues d’intérêt ? La question demeure ouverte, mais le silence judiciaire qui a suivi affaiblit sérieusement la portée du récit entretenu autour de ces prétendus secrets.
Après l’échec de cette tentative de collaboration, Mehdi Hijaouy aurait étudié plusieurs possibilités pour quitter l’Espagne. Le Canada et l’Algérie auraient figuré parmi les destinations envisagées. Il aurait finalement quitté le territoire espagnol au terme d’un itinéraire comprenant un trajet maritime, puis un déplacement en avion privé. Il serait ensuite arrivé en Turquie avant de poursuivre sa route vers une destination aujourd’hui inconnue.
Les révélations de The Objective donnent ainsi une tout autre lecture du personnage. L’homme qui s’est présenté comme une « boîte noire » du renseignement marocain apparaît, dans le récit du média espagnol, comme un fugitif cherchant à convertir les informations qu’il prétend détenir en monnaie d’échange pour assurer sa propre protection.
Il convient évidemment de rappeler que ces éléments sont rapportés par des médias espagnols et que les affirmations attribuées à Hijaouy, notamment sur Pegasus, le terrorisme ou la criminalité organisée, ne sont pas en elles-mêmes des faits judiciairement établis.
Mais la portée de l’enquête est ailleurs. Pendant longtemps, Mehdi Hijaouy a tenté d’imposer le récit d’un homme traqué parce qu’il savait trop de choses. Désormais, la presse espagnole décrit plutôt un homme qui aurait cherché à négocier ce qu’il présentait comme des secrets pour échapper à la justice marocaine.
L’ironie est saisissante : ce ne sont ni Rabat ni les médias marocains qui referment aujourd’hui ce dossier. Ce sont les enquêtes successives de la presse espagnole qui déconstruisent le personnage, mettent ses démarches au jour et ramènent ses déclarations à l’épreuve des faits.
Le récit de la victime politique semble avoir atteint sa dernière page. La presse espagnole vient d’y inscrire le mot de la fin.
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