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dimanche 13 septembre 2026 - 15:28

Affaire dite « ould lefchouch » : quand les médias condamnent avant la justice

Affaire dite « ould lefchouch » : quand les médias condamnent avant la justice
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NAJIBA JALAL /

Dans les grandes affaires criminelles, la justice travaille avec des pièces, des expertises, des témoignages contradictoires et des procédures souvent longues. Les médias, eux, sont soumis à une autre temporalité : celle de l’immédiateté, de l’image spectaculaire et du titre capable de capter l’attention. Entre ces deux rythmes peut alors se former un dangereux décalage : l’opinion publique prononce son verdict pendant que les magistrats cherchent encore à établir les faits.
L’affaire du meurtre du jeune Badr Bouljouwahel en offre une illustration saisissante. Dès les premières heures, une vidéo, quelques photographies et un surnom ont construit un récit presque achevé. Avant même que les responsabilités individuelles soient précisément établies, le public connaissait déjà son coupable : « le fils à papa » ce ouled lefchouch.
Ce surnom n’a pas seulement accompagné l’affaire. Il l’a enfermée dans une lecture sociale commode : celle d’un jeune homme issu d’une famille aisée, entouré d’amis, disposant d’une voiture puissante et convaincu que son argent lui permettrait d’échapper aux conséquences de ses actes. Une fois cette représentation installée, chaque information nouvelle a été interprétée à travers elle.
Pourtant, la première image diffusée après le drame ne montrait pas, selon les éléments portés à notre connaissance, Achraf Saddiki. Elle présentait un autre membre du groupe, reconnaissable à son tee-shirt blanc, comme l’un des principaux protagonistes de l’agression. Mais ce visage a progressivement disparu de la narration médiatique. Le surnom de « ouled lefchouch » s’est déplacé jusqu’à se confondre avec le nom et la photographie d’Achraf.
Il ne s’agit pas ici de nier la gravité des faits, encore moins de réduire la souffrance de la famille de Badr. Un jeune homme a perdu la vie dans des circonstances d’une extrême violence. La justice doit déterminer la responsabilité exacte de chaque personne impliquée. Mais rendre justice à la victime suppose précisément de rechercher la vérité entière, et non de remplacer l’enquête par un scénario médiatique, aussi vraisemblable ou populaire soit-il.
Un verdict médiatique construit par répétition
Les médias n’ont pas besoin d’affirmer explicitement qu’une personne est coupable pour l’installer dans cette position. Le choix d’une photographie, la répétition d’un surnom dévalorisant, la suppression du conditionnel et la présentation d’une seule version des faits peuvent suffire.
Lorsqu’un titre écrit qu’un individu « a écrasé » la victime, au lieu d’indiquer qu’il est « accusé d’avoir conduit le véhicule », il ne décrit plus une procédure : il énonce une culpabilité. Lorsqu’une photographie est publiée des centaines de fois à côté du mot « meurtrier », l’image finit par prendre la place du raisonnement. Et lorsqu’une version devient virale, toute contradiction ultérieure est perçue comme une tentative de manipulation plutôt que comme l’exercice normal des droits de la défense.
C’est ainsi que naît le procès médiatique : non pas nécessairement par un mensonge unique, mais par l’accumulation de raccourcis qui transforment une hypothèse d’enquête en certitude publique.
Le mécanisme est d’autant plus puissant sur les réseaux sociaux. Les articles ne sont plus toujours lus dans leur intégralité. Une grande partie du public ne retient que la photographie, le titre et quelques secondes de vidéo. Les nuances disparaissent, tandis que les accusations circulent plus vite que les rectifications. Même lorsqu’une information est corrigée, la première version demeure souvent dans les esprits.
Or la présomption d’innocence et le droit à un procès équitable sont garantis par l’article 23 de la Constitution marocaine. La loi n° 88-13 relative à la presse et à l’édition interdit également, dans son article 75, de porter atteinte à la présomption d’innocence lorsqu’une procédure judiciaire est en cours. Cette exigence n’empêche pas les journalistes d’enquêter ni d’informer ; elle leur impose de distinguer les faits établis, les accusations du parquet, les déclarations de la défense et les interprétations journalistiques.
Une condamnation en première instance, mais une affaire non définitivement jugée
Achraf Saddiki a été condamné à mort en première instance le 16 avril 2024. Cette décision constitue un acte judiciaire majeur que nul article ne saurait ignorer. Mais elle n’épuise pas la procédure : le dossier est entré dans sa phase d’appel et la condamnation n’est donc pas définitive.
La cour d’appel n’est pas appelée à simplement confirmer mécaniquement le premier jugement. Elle doit réexaminer les faits, apprécier les preuves, entendre les arguments des parties et déterminer le rôle personnel de chaque accusé.

C’est précisément à ce stade que la défense d’Achraf annonce vouloir produire de nouveaux éléments susceptibles, selon elle, de contester l’identité du conducteur de l’Audi Q8 au moment du drame.
« Lex Press » a reçu des informations selon lesquelles cinq éléments, principalement techniques et complétés par des témoignages ainsi que par des constatations issues de l’enquête, seraient présentés devant la juridiction d’appel. À ce stade, ces éléments ne constituent ni une preuve définitive d’innocence ni un nouveau jugement. Ils forment la thèse de la défense et devront être soumis au contradictoire, confrontés au dossier et appréciés souverainement par la cour.
Cette précision est essentielle. Le rôle d’un média n’est pas de remplacer une condamnation médiatique par un acquittement médiatique. Il est de signaler l’existence d’éléments nouveaux, d’en exposer la portée possible et d’en rappeler les limites.
La seconde version de la nuit du 29 juillet 2023
Selon cette version défendue en appel, Achraf serait arrivé au restaurant McDonald’s d’Aïn Diab avec plusieurs amis. Une altercation aurait éclaté avant de dégénérer en agression contre Badr.
La défense soutient qu’un autre membre du groupe, celui dont l’image en tee-shirt blanc avait circulé au début de l’affaire, aurait frappé Badr par derrière. Elle affirme également qu’un troisième protagoniste, présenté comme un ancien boxeur, aurait utilisé un objet métallique au cours de l’agression.
L’expertise médicale a relevé une atteinte au niveau du crâne accompagnée d’une hémorragie cérébrale. Il reviendra à la cour d’examiner l’origine précise de chaque lésion et de déterminer le lien entre les actes reprochés aux différents accusés et le décès de la victime. Dans une affaire collective, la responsabilité ne peut pas être attribuée globalement à un groupe : elle doit être individualisée.
La thèse nouvelle affirme qu’après l’altercation, Achraf se serait éloigné de la zone principale du parking pour s’asseoir sur un trottoir. Il aurait alors été dans un état fortement altéré, que sa défense attribue à l’effet d’un médicament. Une connaissance l’aurait trouvé dans cet état et l’aurait conduit au domicile familial.
Selon les informations reçues par « Lex Press », cette personne aurait établi une déclaration écrite attestant avoir transporté Achraf jusqu’à son domicile. Un gardien de nuit confirmerait également son arrivée. La défense évoque enfin d’autres éléments susceptibles de déterminer les déplacements des personnes et du véhicule pendant cette période.

Le cœur de la contestation porte donc sur une question très précise : où se trouvait Achraf au moment où l’Audi Q8 est passée sur le corps de
Badr, étendu au sol ?

Si les éléments annoncés établissaient de manière certaine qu’il se trouvait déjà à son domicile à cet instant, ils rendraient matériellement impossible sa présence derrière le volant.
Qui conduisait l’Audi Q8 ?
La seconde version ne conteste pas le passage du véhicule sur le corps de la victime. Elle conteste l’identité du conducteur et l’interprétation de la manœuvre.
D’après la thèse de la défense, le véhicule aurait été conduit par un autre protagoniste au moment où les membres du groupe tentaient de quitter les lieux. La voiture aurait alors roulé sur Badr, qui gisait inconscient sur le parking. Cette version soutient également que le passage du véhicule serait survenu pendant la fuite et non à la suite d’une décision délibérée de revenir écraser la victime.

La différence est considérable, mais elle ne peut être tranchée par une simple narration. La cour devra déterminer qui était au volant, connaître la trajectoire exacte de la voiture et rechercher si le conducteur pouvait voir le corps de la victime. Elle devra aussi apprécier l’intention éventuelle, car la qualification juridique dépend non seulement du résultat dramatique, mais également des actes, de leur enchaînement et de la volonté de leur auteur.
Toujours selon la version annoncée en appel, le conducteur présumé se serait ensuite rendu au domicile d’Achraf avec l’Audi Q8. Des membres du groupe l’auraient fait sortir de chez lui avant de prendre la direction de Marrakech. Achraf n’aurait pleinement repris conscience qu’après son arrivée et ses compagnons lui auraient alors affirmé qu’il conduisait la voiture au moment du drame.

Là encore, il ne s’agit que d’une version appelée à être confrontée aux déclarations des autres accusés et aux données objectives du dossier.
Le piège de l’explication sociale
Pourquoi des compagnons auraient-ils cherché à faire porter le chapeau à Achraf ? La défense avance une hypothèse : son appartenance à une famille aisée aurait pu conduire certains membres du groupe à penser que ses proches mobiliseraient d’importants moyens pour le protéger, et que cette protection finirait par bénéficier à tous.

Cette hypothèse est grave. Elle ne pourra être retenue que si elle est étayée par des faits, des échanges, des comportements ou des contradictions significatives. Mais elle révèle aussi le double tranchant du statut social.
Dans l’opinion publique, être « fils de » peut faire naître le soupçon d’impunité. Dans un groupe, cette même situation peut transformer une personne en bouclier commode. L’argent et le nom de famille peuvent protéger dans certaines circonstances ; ils peuvent aussi désigner celui sur lequel les autres tenteront de concentrer l’accusation.

Les cinq éléments annoncés et la nécessité du contradictoire
Les cinq éléments évoqués par les sources de « Lex Press » seraient principalement de nature technique, appuyés par des témoignages et par des données issues des investigations. Pour conserver leur valeur judiciaire, ils doivent être présentés devant la cour avant d’être détaillés dans l’espace public.

Leur force ne dépendra pas de leur nombre, mais de leur capacité à se confirmer mutuellement. Un témoignage isolé peut être contesté. Une donnée technique peut être mal interprétée. Une caméra peut comporter une heure incorrecte. Une géolocalisation peut situer un téléphone sans identifier avec certitude la personne qui l’utilisait. La solidité ne peut venir que du croisement des éléments.

Si les horaires, les déplacements, les images, les communications et les témoignages convergent vers une même chronologie, le dossier pourrait connaître un basculement important. S’ils se contredisent ou ne permettent pas de localiser précisément les protagonistes, leur portée sera nécessairement plus limitée.

Ce travail d’évaluation appartient exclusivement aux magistrats.
Informer sans devenir juge
La presse a le droit — et parfois le devoir — de révéler les failles d’une enquête, de donner la parole à une défense peu entendue et de questionner une version dominante. Mais ce droit s’accompagne de règles simples : attribuer clairement chaque affirmation à sa source, employer le conditionnel lorsque les faits restent contestés, solliciter les différentes parties et ne jamais présenter une personne comme coupable avant une décision définitive.

Dans l’affaire Badr, le danger serait aujourd’hui de tomber dans l’excès inverse. Parce qu’une première narration médiatique a réduit la complexité du dossier.
Achraf pourrait bien être proclamé victime si les éléments annoncés sont confirmées.

Une presse responsable ne choisit pas son condamné. Elle restitue les contradictions du dossier et laisse la justice les départager.

L’affaire a commencé par l’image d’un homme portant un tee-shirt blanc. Puis cette image s’est effacée et Achraf est devenu, à lui seul, le visage du drame. Aujourd’hui, alors qu’une condamnation à mort a été prononcée en première instance, la défense demande à la cour de regarder de nouveau la chronologie, les déplacements et l’identité du conducteur.

Achraf se trouvait-il derrière le volant de l’Audi Q8 lorsque Badr a été écrasé ? Était-il déjà à son domicile ? Le véhicule a-t-il volontairement effectué une manœuvre pour revenir sur la victime ou l’a-t-il percutée pendant la fuite ? Et les éléments annoncés permettent-ils réellement d’identifier un autre conducteur ?

Ces questions ne seront pas résolues par le nombre de partages, par la violence des commentaires ni par la répétition du surnom « fils à papa ». Elles concernent la mort d’un jeune homme et la possible condamnation définitive d’un autre. La presse peut les poser, enquêter et confronter les récits. Elle ne doit jamais oublier que le dernier mot appartient à la preuve examinée contradictoirement devant la justice.

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Tags: justicemarocréseaux sociaux

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