Mohamed SELHAMI
directeur de la publication de Maroc Hebdo
Après avoir souhaité retrouver le Conseil national de la presse pour poursuivre un engagement auquel j’ai déjà consacré du temps et de l’énergie, je n’y siégerai finalement pas. On m’a expliqué qu’ayant déjà fait partie du Conseil, il fallait donner leur chance à d’autres. Je peux l’entendre et je respecte ce choix. Ce que je conteste, en revanche, c’est la manière dont cette sélection a été faite. C’est là que se situe mon amertume.
Il faut parfois savoir tourner une page. Pas parce que l’on renie ce que l’on a fait hier, encore moins parce que l’on regrette de s’être engagé, mais simplement parce qu’il arrive un moment où il faut comprendre que le temps est venu de laisser la place.
Je prends donc acte, sans drame et sans colère, de ma non-sélection parmi les sept éditeurs appelés à représenter la profession au sein du Conseil national de la presse.
La raison qui m’a été donnée est simple : j’ai déjà siégé dans ce Conseil et il faut donner leur chance à d’autres. Dont acte.
Je peux l’entendre. Je peux même le comprendre. Une institution a besoin de renouvellement, de nouveaux visages, de nouvelles sensibilités, de nouvelles énergies. Ceux qui arrivent aujourd’hui auront certainement leur propre vision de la profession, leurs propres combats et, je l’espère, la volonté de servir la presse avec conviction et indépendance.
Il n’y a donc, pour moi, aucune raison de contester le principe même du renouvellement. Après tout, la démocratie professionnelle ne consiste pas à installer éternellement les mêmes personnes autour de la même table. Mais ce que je conteste, en revanche, c’est la manière dont cette sélection a été faite. Et c’est précisément là que se trouve mon amertume.
Je peux accepter de ne pas avoir été retenu.
Je peux comprendre que l’on considère qu’après avoir déjà siégé au Conseil, il est temps de laisser la place à d’autres. Ce principe, en lui-même, ne me choque pas. Mais encore faut-il que les choses soient faites dans les règles de la courtoisie, de la transparence et du respect que l’on doit à ceux qui sont directement concernés.
Or, à ma connaissance, il n’y a même pas eu de véritable tour de table permettant à chacun d’exprimer son avis sur les différentes candidatures et d’entendre les arguments des uns et des autres. Pas de discussion collective, pas de confrontation des points de vue, pas même cette simple consultation qui aurait permis à chacun de se déterminer en connaissance de cause.
J’ai découvert, plus tard, que la liste avait été établie la veille, à mon insu.
C’est cela que je regrette.
J’aurais simplement souhaité être consulté, au même titre que les autres. Pas pour obtenir un traitement de faveur, pas pour imposer ma candidature, encore moins pour réclamer une place à laquelle je n’aurais aucun droit. Simplement pour que ma candidature soit examinée et discutée comme celles des autres.
Je pense que je le méritais, après le parcours qui est le mien dans la presse et après les responsabilités que j’ai déjà assumées au sein du Conseil.
On ne m’a pas consulté. Pourquoi ?
Je ne veux pas faire de procès d’intention. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’on n’a pas osé le faire.
Et c’est probablement cela, plus que ma non-sélection elle-même, qui laisse chez moi un goût amer.
Car je peux accepter une défaite. Je peux accepter qu’un choix collectif ne soit pas celui que j’espérais.
Ce que j’accepte moins facilement, c’est qu’un choix qui me concerne directement soit arrêté sans que l’on juge nécessaire de recueillir mon avis.
À mon âge et après tant d’années passées dans ce métier, je n’ai plus besoin de flatteries ni de considérations particulières. Mais j’attache encore beaucoup de prix à une chose toute simple : le respect.
J’ai passé l’âge de courir après les fauteuils.
Après plus de cinquante ans de journalisme, j’ai appris que les fonctions passent, que les institutions changent, que les majorités se font et se défont, que les amitiés professionnelles connaissent leurs saisons et que les certitudes d’un jour peuvent devenir les évidences oubliées du lendemain.
Ce qui reste, en revanche, c’est le travail accompli.
J’ai siégé au Conseil national de la presse. J’y ai présidé la commission de déontologie et de discipline. J’y ai consacré du temps, de l’énergie et des convictions.
J’y ai défendu une certaine conception du métier : celle d’une presse libre mais responsable, indépendante mais consciente de ses devoirs, exigeante avec elle-même avant de l’être avec les autres.
Je ne prétends pas avoir toujours eu raison. Qui peut sérieusement le prétendre ? J’ai simplement essayé de faire mon travail avec les moyens dont je disposais et avec cette conviction, profondément ancrée en moi, que la presse n’est pas un métier comme les autres. Elle engage une responsabilité particulière. Elle peut éclairer le débat public comme elle peut, lorsqu’elle oublie ses règles, l’obscurcir. Elle doit donc accepter la critique, la contradiction et, surtout, la déontologie. C’est précisément pour cela que j’avais accepté, à l’époque, de prendre des responsabilités au sein du Conseil.
Je n’en retire aujourd’hui ni gloire particulière ni privilège. C’était une mission. Elle a eu un début et elle a eu une fin. La page est donc tournée.
Je souhaite sincèrement bonne chance aux sept éditeurs qui ont été retenus. Ils auront devant eux une institution importante, dont la crédibilité ne dépendra pas seulement des textes qui la régissent, mais de la manière dont ses membres exerceront leurs responsabilités.
Pour ma part, je continuerai mon chemin ailleurs, avec cette liberté que procurent l’âge et, plus encore, l’expérience.
Je n’ai plus besoin d’un siège, d’un titre ou d’une fonction pour savoir qui je suis dans ce métier.
J’ai commencé le journalisme il y a plus d’un demi-siècle. J’ai connu les salles de rédaction françaises, les correspondances africaines et arabes, les reportages de guerre, les coups d’État, les nuits sans sommeil, les avions pris à la dernière minute et les hôtels dont on ne savait pas toujours si l’on en sortirait le lendemain.
J’ai connu aussi les enthousiasmes, les désillusions, les grandes rencontres et les petites trahisons qui font partie de la vie d’un journaliste.
J’ai ensuite créé Maroc Hebdo. Cela fait maintenant trente-cinq ans que cette aventure se poursuit. Trente-cinq ans durant lesquels nous avons connu des gouvernements, des crises, des alternances, des polémiques, des modes et des révolutions technologiques. Le journal, lui, est toujours là.
C’est cela qui compte.
Je n’ai, pour ma part, aucune amertume.
Ou plutôt si : j’en ai une, mais elle ne porte pas sur le résultat. Elle porte sur la manière.
Une phrase me revient à l’esprit :
Il faut savoir quitter la table et partir sans se retourner lorsque le respect ou l’amour n’y sont plus partagés.
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