La Coupe d’Afrique des Nations 2025, organisée par le Maroc, s’est imposée comme bien davantage qu’un événement sportif continental. Elle a constitué un moment de cristallisation narrative, où l’arène footballistique a servi de support à une bataille feutrée mais décisive : celle de la production du sens, de la hiérarchisation des légitimités et de la représentation du leadership régional.
Ce qui s’est déployé durant cette CAN relève moins de la confrontation athlétique que de la mise en scène d’un rapport de forces symbolique, dans lequel certains acteurs ont investi avec méthode et constance.
La logique algérienne – fabriquer la périphérie sans jamais la proclamer
L’approche médiatique algérienne ne s’est jamais aventurée sur le terrain d’une accusation frontale ou d’une contestation explicite de l’organisation marocaine. Elle a privilégié une stratégie autrement plus efficiente : laisser émerger, par sédimentation progressive, l’idée d’un Maroc en situation de mise à distance régionale, sans jamais avoir à l’énoncer comme telle.
Il ne s’agissait pas d’attaquer une performance objectivement solide, mais d’en désactiver la portée symbolique, de neutraliser sa valeur de démonstration et d’en réduire la capacité à produire du consensus continental.
L’isolement ainsi suggéré n’était ni diplomatique ni institutionnel. Il était cognitif, perceptif, et donc infiniment plus durable.
Une ingénierie narrative fondée sur la disqualification diffuse
La première strate du récit a consisté à installer un climat de doute permanent autour de la capacité organisationnelle. Des incidents mineurs, inhérents à toute manifestation d’ampleur, ont été extraits de leur contexte, amplifiés, puis recyclés jusqu’à devenir, par simple répétition, des marqueurs supposés d’un dysfonctionnement structurel. Il ne s’agissait pas d’informer, mais de normaliser l’inquiétude.
À cette dynamique s’est ajoutée une politique du silence. Le traitement minimaliste, parfois l’absence totale de couverture des moments structurants de la CAN, relevait d’un choix éditorial assumé. Dans l’économie médiatique contemporaine, le non-dit est une prise de position. Il vise à délégitimer l’événement en l’excluant de la centralité narrative.
Une autre dimension a consisté en une fragmentation intentionnelle du réel. Aucune falsification grossière, mais une pratique plus pernicieuse : images découpées, séquences isolées, témoignages orientés, dépourvus de profondeur analytique. Une désinformation par morcellement, difficile à contester frontalement, mais redoutablement efficace dans la fabrication de perceptions.
Progressivement, la CAN a cessé d’être un espace sportif autonome pour devenir un prolongement symbolique du contentieux régional. Le football s’est vu assigner une fonction politique implicite, où chaque décision arbitrale, chaque geste institutionnel, chaque symbole était interprété comme un acte de pouvoir.
Après la sortie sportive de la sélection algérienne, le récit ne s’est pas interrompu ; il s’est reconfiguré. L’argumentaire s’est déplacé vers la gouvernance, l’arbitrage et les instances, dans une logique où la responsabilité du terrain s’efface au profit d’une lecture systémique orientée.
La question marocaine – une puissance de fait, une fragilité de récit ?
Face à cette architecture narrative, l’enjeu n’est ni l’indignation ni la riposte ponctuelle. Il est épistémologique et stratégique.
Pourquoi la démonstration marocaine, organisationnelle, sécuritaire et logistique, n’a-t-elle pas été immédiatement convertie en récit souverain à portée africaine et globale ?
Pourquoi la narration adverse a-t-elle pu circuler sans être méthodiquement déconstruite dans ses prémisses, ses ressorts et ses finalités ?
Pourquoi le champ interprétatif a-t-il été, par endroits, laissé ouvert à des lectures concurrentes ?
Plusieurs lignes de fragilité apparaissent. Une communication trop souvent réactive, répondant aux symptômes sans toujours s’attaquer à la logique systémique. Un discours majoritairement tourné vers l’opinion nationale, alors que la bataille se jouait d’abord sur les scènes africaine et internationale. Et surtout, l’absence d’une doctrine narrative intégrée, capable d’articuler sport, diplomatie, culture, sécurité et vision africaine du Maroc dans un même continuum discursif.
Au-delà de la CAN – l’urgence d’une souveraineté narrative
La CAN 2025 rappelle une vérité contemporaine essentielle : la puissance qui ne se raconte pas se fragilise, et la réussite qui n’est pas traduite en récit structurant devient vulnérable à la requalification hostile.
L’enjeu n’est donc ni la dénonciation ni l’autosatisfaction, mais la maîtrise de la chaîne du sens : anticiper les récits adverses, neutraliser leurs matrices, produire des contre-narrations non défensives mais structurantes.
Car dans l’Afrique d’aujourd’hui, comme dans l’espace informationnel global, ce qui n’est pas pensé narrativement finit toujours par être pensé contre vous.

