Le 12 février 2026, au Centre culturel du Croissant-Rouge à Casablanca, la présentation de l’ouvrage « Maroc–Algérie, une fraternité à reconstruire » de Larbi Bargach a offert bien davantage qu’un échange autour d’un livre. Elle a constitué un moment de clarification intellectuelle, où la question maroco-algérienne a été abordée non comme une querelle conjoncturelle, mais comme un enjeu stratégique structurant.
L’intérêt majeur de cette rencontre tient à ce qu’elle a révélé en creux. Derrière l’analyse des trajectoires historiques et des choix économiques divergents depuis les années 1960, derrière l’évocation de la Marche verte comme moment fondateur du Maroc contemporain, c’est une interrogation plus contemporaine qui a émergé : comment gérer la conflictualité symbolique dans un environnement saturé de discours et de récits concurrents ?
Les échanges ont mis en évidence l’existence de deux approches distinctes, toutes deux animées par une même préoccupation de souveraineté, mais divergentes dans leur méthode.
La première estime que l’asymétrie narrative actuelle exige une riposte structurée. Dans un espace médiatique mondialisé, marqué par la rapidité de diffusion et la puissance des réseaux, laisser se répéter des accusations sans contre-argumentation reviendrait à accepter un déséquilibre symbolique. Cette lecture considère que la bataille de l’image est désormais une composante essentielle de la sécurité stratégique. Répondre n’est pas céder à la polémique, mais affirmer une présence et rectifier des perceptions.
La seconde approche privilégie une temporalité plus longue. Elle part du principe que la crédibilité internationale ne se décrète pas dans l’urgence, mais se construit dans la continuité. Réformes structurelles, stabilité institutionnelle, attractivité économique, déploiement diplomatique en Afrique et ailleurs : ces éléments constitueraient, selon cette vision, la véritable réponse. Engager une confrontation médiatique permanente risquerait d’installer le pays dans une posture réactive, alors que sa force réside dans la constance et la maîtrise de son rythme.
Ce clivage ne traduit pas une division idéologique, mais une tension stratégique. Il révèle une maturité du débat public, où la question n’est plus de savoir s’il faut défendre les intérêts nationaux, mais comment les défendre avec le maximum d’efficacité et le minimum de dispersion.
L’intervention de Larbi Bargach a fourni une profondeur historique à cette réflexion. En soulignant l’absence prolongée de dialogue direct entre les sociétés civiles et la construction progressive de représentations hostiles, il a montré que la crise actuelle est aussi une crise de narration. Les trajectoires économiques et institutionnelles distinctes ont façonné des cultures politiques différentes, produisant des grilles de lecture parfois incompatibles.
La discussion a également replacé la relation bilatérale dans un contexte plus large. Les recompositions géopolitiques en Méditerranée, la centralité croissante de l’Afrique, les enjeux énergétiques et sécuritaires confèrent à la stabilité régionale une importance stratégique accrue. Dans ce cadre, le coût estimé de la rupture prolongée, évalué à près de deux points de croissance annuelle, apparaît non seulement comme une perte économique, mais comme un frein à l’intégration d’un espace maghrébin capable de peser collectivement.
Au-delà des chiffres et des doctrines, la rencontre a mis en lumière une dimension plus subtile, celle de la souveraineté narrative. Qui définit le récit régional ? Qui impose les catégories d’interprétation ? Dans un monde où la guerre des images supplante souvent la confrontation directe, la maîtrise du discours devient un instrument de puissance.
Ce qui s’est joué à Casablanca ce soir-là ne se limite donc pas à une lecture d’ouvrage. C’est une réflexion sur la posture d’un État face à la provocation, sur l’équilibre entre parole et action, sur la hiérarchisation des priorités dans un environnement conflictuel.
Reste une interrogation centrale, que le débat n’a pas tranchée mais qu’il a formulée avec clarté : un pays sûr de sa trajectoire doit-il convaincre par la confrontation argumentée, ou démontrer par la continuité silencieuse de ses réalisations ? C’est dans cette tension entre riposte et maîtrise du temps que se situe aujourd’hui le véritable enjeu stratégique.



