En juillet 2025, le quotidien français Le Monde publiait un article signé par Frédéric Bobin sous un titre spectaculaire : « Au Maroc, règlements de comptes après la fuite à l’étranger d’un ancien chef espion ».
Le récit était limpide.
Un ancien responsable de la Direction générale des études et de la documentation, présenté comme une victime d’un conflit interne, aurait été poussé à l’exil, tandis que ses proches feraient l’objet de représailles.
Une narration parfaitement calibrée pour les lecteurs occidentaux.
Un scénario familier : services secrets, exil politique, règlement de comptes, appareil sécuritaire.
Bref, un récit presque prêt pour une série Netflix.
Le problème n’est pas qu’un journal enquête sur un dossier sensible.
Le problème est que le journalisme repose sur une règle simple, enseignée dans toutes les écoles : vérifier toutes les versions d’une histoire.
Or, ce qui vient de surgir ces derniers jours change radicalement la perspective.
La parole la plus inattendue est venue de l’intérieur même de la famille.
Dans un témoignage public, Yazid Hijaouy, fils de Mehdi Hijaouy, a livré une version diamétralement opposée à celle largement relayée dans certains médias internationaux. Loin de la figure du dissident politique, il évoque un père qu’il accuse d’avoir construit un récit fondé sur le mensonge, allant jusqu’à parler d’une pathologie du mensonge.
Autrement dit, la version familiale pulvérise le récit héroïque.
Et soudain une question élémentaire se pose :
comment un journal de référence international peut-il publier un récit aussi sensible sans que ces contradictions apparaissent dans l’article ?
Car enfin, dans toute enquête sérieuse, plusieurs questions doivent être posées :
La version de la famille a-t-elle été sollicitée ?
Les accusations judiciaires ont-elles été examinées de manière contradictoire ?
Les sources utilisées étaient-elles indépendantes ou liées au protagoniste principal ?
Ce sont des questions de base.
Dans les rédactions, on appelle cela le contradictoire.
Sans cela, un article cesse d’être une enquête et devient simplement la publication d’un récit fourni par une source intéressée.
Il faut d’ailleurs reconnaître un phénomène désormais bien connu dans certains milieux médiatiques internationaux : lorsqu’une personne recherchée par la justice dans son pays s’exprime depuis l’étranger, elle devient parfois immédiatement une victime politique aux yeux de certains correspondants.
Le problème est que la réalité est souvent moins romanesque que la narration.
Dans cette affaire, l’ironie est que le démenti le plus brutal ne vient ni des autorités, ni d’un adversaire politique, mais du propre fils du protagoniste.
Une situation qui rappelle une règle simple que les vieux reporters répètent encore dans les salles de rédaction :
lorsqu’une histoire paraît trop parfaite pour être vraie, il faut enquêter deux fois plus.
Car le journalisme n’est pas l’art de raconter la version la plus séduisante.
C’est l’art de douter, vérifier, recouper et confronter.
Sans cela, même les plus grands journaux peuvent se retrouver à publier non pas une enquête, mais une histoire incomplète.
Et dans ce métier, une histoire incomplète porte généralement un autre nom.
Une erreur.






