APEBI-chronique d’un décrochage silencieux à la veille du GITEX

APEBI-chronique d’un décrochage silencieux à la veille du GITEX

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Par Najiba Jalal

À l’approche du GITEX Africa Morocco 2026, vitrine continentale des ambitions numériques du Royaume, une interrogation de fond s’installe dans les cercles professionnels : l’APEBI est-elle encore en mesure d’incarner la voix d’un secteur stratégique, ou assiste-t-on à une lente dégradation de sa capacité de représentation ? Car derrière l’agenda officiel et les annonces calibrées, une autre réalité affleure, plus silencieuse, mais autrement plus structurante.

Rien, à première vue, ne relève de la rupture spectaculaire.

Pas de fronde publique, pas de crise ouverte. Et pourtant.

Depuis plusieurs mois, les démissions s’accumulent au sein du bureau. Dernier épisode en date : le départ du secrétaire général, intervenu au lendemain même de sa désignation comme porte-parole exclusif en fin de mandat. Un enchaînement inhabituel, immédiatement suivi par la démission du trésorier adjoint. Dans toute organisation structurée, ce type de séquence n’est jamais anodin. Il signale moins un désaccord ponctuel qu’un décrochage interne déjà acté. Plus révélateur encore : la nécessité de désigner un porte-parole distinct du président, Redouane El Haloui, constitue en soi un indice de désalignement. Comme si la parole officielle ne faisait plus consensus.

Gouvernance sous tension, légitimité fragilisée

Derrière ces départs, une question centrale s’impose : celle de la gouvernance. S’agit-il de divergences stratégiques classiques dans une organisation en fin de mandat ? Ou d’un malaise plus profond, lié à la gestion, à l’orientation , voire à une personnalisation excessive du pouvoir ?La démission du trésorier adjoint, en particulier, introduit une dimension plus sensible. Elle ne peut être lue uniquement comme un incident administratif. Elle suggère, au minimum, un désaccord de fond.En arrière-plan, une interrogation persiste : l’utilisation des ressources,  notamment celles issues de financements publics — fait-elle consensus ? Dans ce type de configuration, la transparence n’est pas un supplément de gouvernance. Elle en est la condition même.

Le silence des membres, symptôme d’un déséquilibre

Mais le fait le plus significatif n’est peut-être pas dans les départs eux-mêmes. Il réside dans la réaction,  ou plutôt dans son absence.Face à ces turbulences, les membres de l’APEBI restent silencieux.Quelques voix isolées continuent d’afficher leur soutien à la présidence. Mais elles apparaissent marginales. Le reste observe, sans prendre position.

Dans les organisations professionnelles, le silence est rarement neutre. Il peut traduire une attente, une prudence dictée par des intérêts économiques, ou un désalignement que personne ne souhaite encore formaliser. Dans tous les cas, il révèle un déficit de cohésion.

Le signal discret d’un désengagement stratégique

À cette équation déjà fragile s’ajoute un élément déterminant : le retrait supposé d’un opérateur télécom international du conseil d’administration, au lendemain d’une réunion interne.

Si cette information se confirme, elle constitue un signal fort.

Car dans ces sphères, les décisions de retrait ne relèvent ni de l’émotion ni de l’improvisation. Elles traduisent un arbitrage rationnel, fondé sur la confiance, la lisibilité et la crédibilité de la gouvernance.

Autrement dit, un acteur structurant aurait estimé que l’équilibre n’était plus garanti.

Une communication en décalage avec les attentes du secteur

Dans le même temps, la fédération maintient une présence soutenue dans l’espace public, multipliant annonces et prises de parole comme pour préserver une forme de normalité. Pourtant, ce déploiement communicationnel ne manque pas de susciter des interrogations. Il donne le sentiment d’évoluer en léger décalage avec la réalité d’un secteur en pleine reconfiguration, désormais traversé par des enjeux autrement plus structurants : affirmation de la souveraineté numérique, impératif d’industrialisation et intensification d’une concurrence régionale de plus en plus organisée. À ce niveau d’exposition, la question ne porte plus sur la capacité à être visible, mais bien sur celle, plus déterminante, d’être crédible.

Les institutions face à une ligne de décision

La séquence actuelle ne relève plus d’un simple désordre interne ; elle engage désormais la responsabilité de l’architecture institutionnelle dans son ensemble. Car au-delà de la fédération, ce sont plusieurs piliers de la régulation économique et sectorielle qui se trouvent directement concernés : la CGEM, le Ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration, le Ministère de l’Industrie et du Commerce, le Ministère de l’Économie et des Finances, ainsi que la Cour des comptes.

Toutes portent, à des degrés divers, la responsabilité de préserver l’intégrité d’un écosystème devenu stratégique.Dès lors, une ligne de fracture apparaît : celle qui sépare l’observation prudente d’une intervention assumée.L’État est-il dans une posture d’attente… ou prépare-t-il une reprise en main ?En coulisses, l’éventualité d’un audit circule avec insistance. Ce qui relevait encore récemment de la rumeur technique s’inscrit désormais dans le champ du plausible.

Une crise révélatrice d’un malaise structurel

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le seul cadre de l’APEBI.

Le secteur numérique marocain traverse une phase de recomposition, marquée par des tensions internes, des scissions récentes et une redéfinition des équilibres au sein même de la CGEM.Dans ce contexte, la crise actuelle agit comme un révélateur. Elle pose une question simple, mais structurante : qui parle réellement au nom du numérique marocain ?

GITEX,  moment de clarification ou écran temporaire ?

À la veille du GITEX, l’enjeu devient stratégique. L’événement offrira une visibilité maximale. Il peut servir de levier de clarification… ou de séquence de communication destinée à contenir les tensions. Mais aucune vitrine, aussi prestigieuse soit-elle, ne peut durablement masquer une crise de gouvernance. Au fond, la question dépasse les personnes, les fonctions ou les épisodes. Elle touche à la nature même de l’organisation. L’APEBI est-elle encore un instrument au service de ses membres…
ou est-elle devenue un enjeu en soi, capturé par des logiques qui la dépassent ?Dans cette équation, une seule variable reste déterminante :
le moment où le silence cessera. Et avec lui, la recomposition inévitable d’un secteur qui ne peut se permettre d’avancer sans cap.

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