La réaction espagnole à la déclaration d’Abdellatif Ouahbi mérite d’être lue au-delà de sa formulation diplomatique. Le ministre marocain de la Justice n’a annoncé aucune initiative hostile, n’a évoqué aucune rupture et n’a nullement appelé à la confrontation. Il a défendu le recours au dialogue et proposé la création d’une commission chargée d’aborder, avec l’Espagne, l’avenir de Sebta et Melilia.
Pourtant, quelques heures seulement après ses propos sur 2M, Madrid a estimé nécessaire d’adresser au Maroc, par les canaux diplomatiques, un rejet qualifié de « catégorique ». Le ministère espagnol des Affaires étrangères a ensuite rendu cette position publique, comme s’il ne suffisait pas de répondre au ministre marocain : il fallait également rassurer l’opinion espagnole, les responsables politiques et, peut-être, les habitants des deux villes.
Cette précipitation révèle une inquiétude. Car lorsqu’une souveraineté est considérée comme absolument acquise et définitivement soustraite à toute discussion, une simple proposition de dialogue ne devrait pas provoquer une mobilisation diplomatique aussi rapide.
Une déclaration marocaine pourtant mesurée
Abdellatif Ouahbi n’a fait que rappeler une position marocaine ancienne : Sebta et Melilia constituent, du point de vue du Royaume, une question d’intégrité territoriale fondée sur des considérations historiques et géographiques.
Mais surtout, il a choisi le vocabulaire du dialogue. Il n’a pas appelé à la récupération immédiate des deux villes ni remis en cause les relations stratégiques avec Madrid. Il a proposé que la question ne soit ni enterrée ni transformée en tabou permanent entre deux pays appelés, par leur voisinage, à discuter de tous leurs différends.
C’est précisément cette demande de dialogue qui semble avoir embarrassé l’Espagne. Madrid peut rejeter une revendication, mais il lui est plus difficile d’expliquer pourquoi un désaccord territorial historique ne pourrait même pas faire l’objet d’une discussion pacifique.
Sebta et Melilia sont-elles « historiquement espagnoles » ?
Dans les faits actuels, Sebta et Melilia sont administrées par l’Espagne. Elles disposent du statut espagnol de villes autonomes, leurs habitants participent aux élections espagnoles et elles font partie, selon le droit interne espagnol, du territoire national.
Mais affirmer qu’elles seraient espagnoles de manière naturelle, géographique et historiquement incontestable est une présentation beaucoup plus discutable.
Sebta se trouve sur la côte africaine, face au détroit de Gibraltar. Elle fut conquise par le Portugal en 1415, avant de passer définitivement sous la Couronne espagnole au XVIIe siècle. Melilia, également située sur la côte marocaine, fut occupée par les Espagnols en 1497.
Autrement dit, ces deux villes ne sont pas devenues espagnoles par l’effet de la géographie, mais à la suite des conquêtes ibériques menées en Afrique du Nord à partir de la fin du Moyen Âge. Leur contrôle actuel est le produit d’une histoire militaire et impériale, et non l’expression d’une continuité territoriale espagnole évidente.
La géographie, elle, est sans ambiguïté : Sebta et Melilia se trouvent en Afrique du Nord, à l’intérieur de l’espace territorial marocain. On ne peut donc pas demander au Maroc d’oublier cette réalité au seul motif que leur occupation remonte à plusieurs siècles.
Une position marocaine inscrite dans la durée
La déclaration de Ouahbi ne constitue pas une revendication improvisée. En 1975, le Maroc avait officiellement demandé au Comité spécial de décolonisation des Nations unies d’examiner la situation de Sebta, Melilia et des autres territoires occupés par l’Espagne sur la côte nord du Royaume. [Lettre officielle du Maroc aux Nations unies
Lors de la ratification de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, le Maroc a également déclaré que Sebta, Melilia, l’îlot d’Al Hoceïma, le rocher de Badis et les îles Chafarines étaient des territoires marocains sous occupation espagnole. Il a précisé que sa ratification ne pouvait en aucun cas être interprétée comme une reconnaissance de cette situation. [Déclarations enregistrées auprès des Nations unies
Il faut néanmoins reconnaître une réalité juridique : Sebta et Melilia ne figurent pas actuellement sur la liste des territoires non autonomes établie par les Nations unies. Mais cette absence ne constitue pas, à elle seule, une décision juridictionnelle tranchant définitivement le différend de souveraineté entre le Maroc et l’Espagne.
Le paradoxe espagnol de Gibraltar
La réaction espagnole devient encore plus fragile lorsqu’on la compare à la position défendue par Madrid sur Gibraltar.
L’Espagne réclame depuis des décennies la restitution de ce territoire contrôlé par le Royaume-Uni depuis le début du XVIIIe siècle. Elle considère que le temps écoulé, l’administration britannique et la volonté d’une grande partie de la population locale ne suffisent pas à rendre la souveraineté britannique définitivement incontestable.
Mais lorsqu’il est question de Sebta et Melilia, Madrid utilise exactement les arguments qu’elle refuse à Londres : l’ancienneté de la présence, l’administration effective et l’attachement des populations à l’État qui contrôle le territoire.
L’Espagne estime donc que trois siècles de présence britannique ne règlent pas définitivement le dossier de Gibraltar, mais que plusieurs siècles de contrôle espagnol devraient interdire au Maroc jusqu’au droit d’évoquer Sebta et Melilia. Cette contradiction constitue l’un des points faibles de son argumentation.
Une réponse destinée d’abord à l’opinion espagnole
La fermeté spectaculaire de Madrid paraît également répondre à des impératifs de politique intérieure. La question de Sebta et Melilia est extrêmement sensible en Espagne. Aucun gouvernement ne veut donner l’impression qu’il accepterait d’en discuter, au risque d’être immédiatement accusé de faiblesse par l’opposition et les courants nationalistes.
La réponse adressée à Ouahbi est donc autant un message au Maroc qu’une opération de réassurance interne. Elle vise à fermer le débat avant même qu’il ne commence.
Mais en affirmant avec autant d’insistance que les deux villes sont espagnoles, Madrid montre paradoxalement que la question continue de la préoccuper. Une souveraineté véritablement débarrassée de toute interrogation historique n’aurait pas besoin d’être proclamée dans l’urgence chaque fois qu’un responsable marocain prononce le mot « dialogue ».
La déclaration d’Abdellatif Ouahbi n’a donc pas créé le différend. Elle a simplement rappelé qu’il existe toujours et que ni le silence ni l’ancienneté de l’occupation ne peuvent transformer une question historique en dossier définitivement clos.
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