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accueil, Décryptage
vendredi 14 août 2026 - 15:17

Maroc–Espagne : cinquante ans de proximité, de crises et de rancœurs persistantes

maroc et espagne
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Najiba jalal

Il serait excessif de parler d’une hostilité de l’Espagne envers le Maroc. L’Espagne n’est pas un bloc homogène et une grande partie de ses responsables politiques, de ses milieux économiques et de sa société mesure parfaitement l’importance stratégique du Royaume. Mais il existe, au sein de l’État espagnol, de la classe politique, des médias et du monde associatif, un courant qui entretient une méfiance ancienne , parfois même une véritable rancœur , à l’égard du Maroc.

Cette sensibilité ne date ni de la dernière crise migratoire à Sebta ni des récentes déclarations politiques. Elle s’est construite au cours des cinquante dernières années autour de plusieurs dossiers non résolus : le Sahara, le soutien au Front Polisario, la pêche, Sebta et Melilla, ainsi que la difficulté persistante de certains secteurs espagnols à accepter l’émergence d’un Maroc plus fort et plus autonome.
Le Sahara, une histoire que l’Espagne n’a jamais refermée

L’origine de cette relation tourmentée remonte à 1975. La Marche verte et le retrait espagnol du Sahara ont marqué la fin de la présence coloniale de Madrid, mais n’ont pas mis un terme à son implication politique et émotionnelle dans le dossier.

Une partie de la société espagnole estime encore que Madrid aurait « abandonné » les Sahraouis en signant les accords de Madrid. Ce ressentiment historique a progressivement nourri un important mouvement de soutien au Front Polisario.

Durant des décennies, celui-ci a investi l’espace espagnol : associations, syndicats, municipalités, universités, partis politiques et organisations humanitaires. Il a réussi à imposer un récit dans lequel l’Espagne conserverait une responsabilité particulière envers le Sahara et devrait, par conséquent, s’opposer à la souveraineté marocaine sur ses provinces du Sud.

Cette représentation occulte souvent un acteur essentiel : l’Algérie. Le Polisario est accueilli, soutenu, financé et armé depuis le territoire algérien. Pourtant, dans une partie du débat espagnol, le conflit continue d’être présenté comme une confrontation entre le Maroc et un mouvement sahraoui autonome, tandis que le rôle stratégique d’Alger demeure au second plan.

Le Polisario, un acteur de la politique intérieure espagnole

Le Polisario ne constitue pas seulement un élément de la politique étrangère espagnole. Il est devenu un acteur indirect de sa politique intérieure.

Ses relais sont particulièrement présents au sein de la gauche radicale, de certains partis régionalistes et indépendantistes, ainsi que dans plusieurs organisations syndicales et associatives. Des soutiens existent également dans les deux grands partis traditionnels, le Parti socialiste et le Parti populaire.

En juillet 2024, le représentant du Polisario en Espagne était encore publiquement salué au Congrès lors d’une séance consacrée à la situation des camps de Tindouf. Plusieurs intervenants y ont repris presque intégralement les thèses du mouvement séparatiste.

C’est là toute la complexité de la relation : le gouvernement espagnol peut choisir le rapprochement avec Rabat, tandis qu’un courant politique et médiatique influent continue de considérer le Maroc avec suspicion.

Il existe, en quelque sorte, deux Espagnes face au Royaume : celle des intérêts stratégiques, consciente de l’importance du partenariat avec Rabat, et celle des héritages idéologiques, encore enfermée dans les représentations du passé colonial.

La pêche, une autre source ancienne de ressentiment

La crise de la pêche est rarement intégrée à l’analyse politique des relations maroco-espagnoles. Elle est pourtant fondamentale.
Pendant des décennies, une partie de la flotte espagnole, notamment en Andalousie, en Galice et aux îles Canaries, a dépendu de l’accès aux eaux marocaines. À mesure que le Maroc a affirmé sa souveraineté sur ses ressources maritimes et imposé de nouvelles conditions, des tensions sont apparues.

Le contentieux ne concernait donc pas seulement le nombre de licences accordées aux navires espagnols. Il portait sur une transformation beaucoup plus profonde : le Maroc ne voulait plus que ses eaux soient considérées comme un espace naturellement ouvert à l’exploitation étrangère.
La fin de l’accord de pêche en 1999 fut un choc pour plusieurs régions espagnoles. Des navires furent immobilisés, des emplois menacés et Madrid dut mettre en place des mécanismes d’indemnisation. Une partie du secteur espagnol en conserva le sentiment que le Maroc avait brutalement fermé un espace traditionnel d’activité.

Mais, du point de vue marocain, il s’agissait d’un exercice normal de souveraineté économique. Rabat voulait préserver ses ressources, développer sa propre flotte, créer des emplois locaux et obtenir des contreparties plus importantes.

Les accords conclus ultérieurement entre le Maroc et l’Union européenne n’ont jamais complètement effacé cette tension. Leur renouvellement a régulièrement provoqué des débats sur les quotas, les compensations financières et l’inclusion des eaux des provinces du Sud.
Quand le Polisario déplace le conflit devant la justice européenne
Le Polisario a compris que le terrain juridique européen pouvait devenir un prolongement du rapport de force politique. Il a ainsi engagé plusieurs procédures contre les accords commerciaux et de pêche conclus entre le Maroc et l’Union européenne.

Cette stratégie poursuit un objectif clair : obtenir par les tribunaux européens ce que le mouvement séparatiste n’a pas obtenu sur le terrain diplomatique, à savoir l’exclusion du Sahara et de ses eaux des accords conclus avec le Maroc.

Le protocole de mise en œuvre de l’accord de pêche a expiré en juillet 2023. En octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne s’est prononcée sur les accords de 2019 et sur leur application au Sahara.

Cette judiciarisation affecte particulièrement l’Espagne, puisque ses pêcheurs sont parmi les premiers bénéficiaires de l’accès aux eaux marocaines. Elle place Madrid devant une contradiction : défendre les intérêts de sa flotte tout en composant avec des courants politiques et associatifs favorables au Polisario.

La question de la pêche révèle ainsi une réalité souvent occultée : le soutien espagnol au séparatisme peut finir par entrer directement en conflit avec les intérêts économiques espagnols eux-mêmes.
Brahim Ghali : la rupture de confiance

La crise de 2021 a montré jusqu’où pouvait aller cette sensibilité pro-Polisario au sein de l’appareil espagnol.

Brahim Ghali, chef du Front Polisario, fut accueilli secrètement en Espagne pour recevoir des soins médicaux. Il entra sur le territoire sous une identité d’emprunt, sans que le Maroc, pourtant partenaire stratégique de Madrid , en soit informé.

L’affaire était d’autant plus grave que Ghali faisait l’objet de plaintes devant la justice espagnole. Il fut finalement entendu par l’Audience nationale, qui refusa de le placer en détention provisoire.

Pour Rabat, le problème ne résidait pas dans le fait de soigner un homme malade. Il se trouvait dans la dissimulation organisée de son arrivée, le recours à une identité d’emprunt et le choix de privilégier le chef d’une organisation hostile à l’intégrité territoriale marocaine au détriment de la confiance entre deux États voisins.

La crise de Sebta, en mai 2021, ne fut donc pas un incident migratoire isolé. Elle fut la manifestation visible d’une rupture politique beaucoup plus profonde.
Le tournant de 2022, sans disparition des résistances
En mars 2022, Pedro Sánchez a considéré l’initiative marocaine d’autonomie comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution au différend.

Cette décision a permis d’ouvrir une nouvelle étape dans les relations bilatérales. Le 7 avril 2022, Rabat et Madrid ont adopté une feuille de route fondée sur le dialogue permanent, le respect mutuel et l’abstention de toute action unilatérale. Déclaration conjointe maroco-espagnole

Mais le changement de position du gouvernement n’a pas fait disparaître les résistances internes. La décision de Sánchez fut contestée par une partie de sa majorité, par plusieurs partis d’opposition, par les alliés traditionnels du Polisario et par de nombreux médias.

L’Algérie réagit également avec virulence en rappelant son ambassadeur et en suspendant son traité d’amitié avec l’Espagne. Cette réaction démontrait, une nouvelle fois, que le dossier du Polisario était inséparable de la rivalité stratégique entre Alger et Rabat.
Une rancœur réveillée par chaque crise
Cette profondeur historique permet de comprendre pourquoi chaque incident entre le Maroc et l’Espagne provoque une réaction médiatique disproportionnée dans certains secteurs espagnols.

À la moindre tension migratoire, une partie de la presse ne cherche plus seulement à établir les faits : elle réactive immédiatement le procès du Maroc. Les mêmes images reviennent alors « pression », « chantage », « menace » comme si le Royaume ne pouvait être perçu qu’à travers le prisme de la suspicion.

Il ne s’agit pas de toute l’Espagne. Les liens humains entre les deux peuples sont profonds. Les relations économiques sont considérables et les coopérations sécuritaire, migratoire et antiterroriste sont indispensables aux deux pays.

L’Espagne est depuis 2012 le premier partenaire commercial du Maroc, tandis que le Royaume constitue son premier partenaire en Afrique. Les échanges bilatéraux ont atteint environ 22,7 milliards d’euros en 2024. Ministère espagnol des Affaires étrangères

Mais il existe bien un courant qui n’a jamais accepté complètement la transformation du rapport de force.
Ce courant continue parfois de regarder le Maroc comme le voisin du Sud auquel l’Espagne pourrait dicter ses conditions : sur la pêche, sur les frontières, sur la migration ou sur l’exploitation des ressources. Or, le Maroc d’aujourd’hui n’est plus celui de 1975, ni même celui de la crise de l’îlot Leïla en 2002.
Le vrai malaise : l’émergence d’un Maroc souverain
Derrière certaines tensions apparaît une difficulté plus profonde : l’acceptation d’un Maroc qui négocie désormais d’égal à égal, protège ses ressources, diversifie ses alliances et refuse que ses intérêts stratégiques soient traités comme secondaires.

Le Royaume ne rejette pas le partenariat avec l’Espagne. Au contraire, il souhaite une relation forte, stable et tournée vers l’avenir. Mais cette relation ne peut plus reposer sur les réflexes du passé colonial, sur l’exploitation avantageuse des ressources marocaines ou sur une ambiguïté permanente concernant l’intégrité territoriale du pays.

Cinquante ans après la Marche verte, le principal obstacle n’est peut-être plus l’existence des différends. Deux voisins peuvent légitimement avoir des désaccords. Le problème réside dans la persistance, au sein d’une partie de l’Espagne, d’une représentation ancienne du Maroc.

Chaque nouvelle crise réveille cette mémoire contrariée. La pêche, le Polisario, le Sahara, Sebta et Melilla deviennent alors les différentes expressions d’un même malaise : celui d’un courant espagnol qui peine encore à regarder le Maroc non comme un ancien territoire d’influence, mais comme une puissance voisine, souveraine et incontournable.

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Tags: EspagneespagnolmarocPolisario

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